Droit de cuissage ?
Nul besoin d’être historien émérite pour savoir combien, depuis la fin du XVIIIe siècle et ensuite au XIXe siècle, l’histoire, et notamment l’histoire médiévale, a été l’objet d’une vaste campagne de désinformation. Peuple ignorant et asservi, Eglise inquisitrice, seigneurs arrogants et omnipotents : tous les poncifs ont été réunis pour faire de cette période la plus noire de notre histoire. Seulement cette histoire là est fausse, pour une large part tout au moins. Fruit des délires éducatifs de grands noms tels que Michelet ou Ferry, l’histoire, au XIXe siècle, a tout d’un roman. Elle en a même le style… Politisés au possible, les « historiens » -qui n’en ont que le nom- du XIXe siècle, des républicains « laïcards » pour la plupart, vont faire de l’histoire de France un formidable outil de propagande. Et comme la propagande ne saurait faire dans la demi-mesure, les quelques mille ans d’histoire que représente la période médiévale vont être réduit à quelques épisodes, à quelques images… percutantes dirons-nous.
De la ceinture de chasteté au droit de cuissage, tout a été mis en œuvre pour rendre abject le « temps des seigneurs ». Il faut avouer qu’il y a de quoi frémir en pensant à ces pauvres femmes, cadenassées afin de s’assurer de leur fidélité ; en pensant à ces seigneurs arguant de leur prérogative pour obtenir les faveurs d’une mariée le jour de ces noces ! Sauf que la ceinture de chasteté n’a existé qu’au XVIe siècle et que le droit de cuissage est le fruit de l’imagination débordante et un tantinet lubrique de Voltaire ! Ce zélé écrivain du Siècle des Lumières était passé maître dans l’art de discréditer la noblesse française, qu’il a cependant toujours rêvé d’intégrer, de détourner les faits, comme d’autres détourneraient des images… Car le droit de cuissage est basé sur une réalité : un obscur droit, dit « droit de jambage » et qui consistait pour le seigneur à mettre sa jambe dans le lit des mariés… après quoi il retournait naturellement en sa demeure. Que pouvait-il signifier ? Les raisons sont relativement méconnues mais si on se souvient que cet acte était celui par lequel un émissaire pouvait faire acte d’une union, au nom de son suzerain, comme ce sera le cas lors du mariage fictif de Maximilien d’Autriche avec la princesse Marguerite, on peut supposer qu’il annonçait que le couple était désormais vassal, comme le serait le fruit de leur union. Rien à voir, donc, avec la description sordide de Voltaire, allègrement relayé par les pseudo historiens du siècle suivant.
Mais si on peut percevoir un tant soit peu les motivations de ces « historiens », poussés par une idéologie politique, on a plus de mal à saisir l’intérêt qu’à l’Education nationale à faire perdurer de telles inepties. En effet, force est de constater que, depuis le XIXe siècle, les manuels d’histoire n’ont guère évolué, véhiculant, inlassablement, les mêmes mensonges. A croire que l’histoire, même lorsqu’elle est fausse, est figée. A croire qu’elle ne saurait être réécrite, revisitée… sauf, peut-être, à des fins politiques, comme récemment, l’histoire du colonialisme.
Brune de Crespt
Thibaud @ septembre 5, 2008





Article très intéressant! Il remet clairement les choses au point. Je connaissais les deux légendes, mais je ne savais pas dans quelle mesure elles participaient de la réalité. Or, grâce à vous, j’ai une réponse.
On dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu. C’est vrai, mais la fumée peut être parfois beaucoup plus importante que le feu: cet article en est la preuve! Il serait en effet temps que l’on clarifiât l’Histoire de France médiévale, et que l’on se penchât en toute objectivité sur ce temps millénaire, qui forme tout de même les 2/3 de notre histoire. Si déjà on cessait de mentir, ce serait un grand pas.
Mais je crois qu’aujourd’hui encore ceux qui détiennent le pouvoir ont intérêt à entretenir soigneusement ces fantasmes. A l’heure où la démocratie flanche, il est plus que jamais nécessaire de conforter chez les gens l’idée que la monarchie fut pire que n’importe quel régime, bref, de faire en sorte que l’histoire monarchique reste toujours en-deça de l’histoire républicaine. Du reste, si on se penche un peu sérieusement sur cette dernière, avec un peu de bonne foi, on s’apercevra que tout n’est pas non plus comme le laissent penser les livres scolaires.
Signalons quand même que les révolutionnaires les plus acharnés de 1789 seront surtout des nobles de robe (Heyrault de Seychelle, Fabre d’Eglantine, Antoine de St-Just) et de grands bourgeois (Danton, Hébert, Desmoulin, Robespierre). Quant à Voltaire, il n’a pas hésité à déclarer préfèrer une noblesse anticatholique et anticléricale à un peuple catholique et papiste, ce qui prouve à quel point il savait retourner sa veste!
Merci pour cet article.
Un autre exemple : l’image d’Epinal des “rois fainéants”.
Si, après la mort de Dagobert Ier, les derniers Mérovingiens connaissent des règnes courts et instables du fait de querelles de succession, de conflits sociaux (l’aristocratie, donc les maires du palais, tentant de s’approprier le pouvoir), l’image de rois “fainéants” et oisifs, que l’on baladait sur des lits à porteur a été inventée de toute pièce par les républicains de l’époque de Jules Ferry, à la fin du XIXème siècle, afin de discréditer la monarchie, au moment où la république tentait de s’imposer et de museler les aspirations royalistes.
Encore une fois, la politique se saisit de l’histoire et la déforme à sa guise pour assurer un répondant historique à ses idéologies. Seul le travail de l’historien véritable, qui n’est jamais un idéologue, peut déjouer ces manipulations et rétablir les vérités historiques, les vérités des faits avant tout.
La gauche actuelle est très heureuse, du haut du petit piédestal de la bien-pensance, de faire reposer tous les maux de ce monde sur le colonialisme des temps passés. Elle oublie peut être que c’est la gauche qui a organisé la colonisation… Que le sacro-saint Ferry n’est pas que le dieu républicain, prêchant la laïcité et la scolarité gratuite, laïque et obligatoire mais aussi l’auteur du fameux discours de 1885 sur la “mission civilisatrice” de la France. La gauche française actuelle, du tout moins une bonne partie d’entre elle, n’est pas anticolonialiste en vérité : elle refoule son colonialisme substantiel qui prend la forme vicieuse d’une néocolonialisme qui ne dit pas son nom. Quand, comme la gauche, on fonde son idéologie sur des grands principes abstraits “liberté, égalité, fraternité” figés comme trois Commandements absolus sans les questionner (il serait heureux de se demander ce qu’est, au fond, la liberté… plutôt que de vouloir imposer un libéralisme économique et social soi-disant légitimé par une notion de liberté vague et creuse), on ne peut qu’être colonialiste. Avec une telle pensée, universaliste et abstraite, on ne peut que l’ériger en modèle rayonnant pour l’ensemble du monde. D’où un colonialisme caché : au nom de la liberté, c’est le système libéral occidental que l’on veut imposer au monde ce qui n’a à mes yeux aucune légitimité.