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La France de 1976

Identité, La vie de la cité, Politique/France

Le gouvernement neutralisé

Cette loi de neutralisation réciproque règne jusque dans les attributions gouvernementales. La Ve République n’y a pas changé grand-chose. Le ministre de l’Industrie peut bien définir une politique de développement industriel : les moyens dépendent du seul ministre de l’Economie. Le ministre du Travail n’a pas la tutelle des travailleurs du secteur nationalisé, le plus enclin aux conflits. Le ministre chargé de la Recherche n’a pas son mot à dire dans le fonctionnement du Centre National de la Recherche Scientifique. Le ministre chargé de la Population ne dispose pas des clés de la politique du logement. Les Affaires culturelles, la télévision, etc. Enfin, le ministère des Finances, conditionné pour tout interdire, est celui duquel tout dépend.

Chaque Français, au fond de lui-même, reste prêt à se dresser contre l’Etat. Jamais autant que depuis 1958, ne se sont épanouis l’incivisme – sous couleur d’individualisme – le goût du persiflage et de la fronde, la nostalgie des révolutions ou en tout cas des révoltes, la mythologie anarchiste, l’horreur de l’ordre – du “flic”, du “poulet” -, et sa compagne indissociable, la revendication de l’ordre – expéditif, impitoyable – pour les autres…Bref, un Etat puissant mais ligoté, tel Gulliver à Lilliput. Une société qui réclame des réformes, mais réagit avec violence dès que vient le temps des les appliquer.

“C’est trop bête”

Plus d’une fois, j’ai entendu le général De Gaulle déclarer, en tapant sur sa table du plat de la main : “C’est trop bête !” Quand il constatait la résistance acharnée d’une caste à une mesure qu’il estimait nécessaire pour le bien public. Quand tout ce qui était organisé en France luttait pour empêcher que le président de la République fût élu par le peuple. Quand la presse française se livrait à une action de pilonnage parce qu’il retardait l’entrée de l’Angleterre dans la Communauté européenne. Cette exclamation, venue à ses lèvres dès mai 1940 devant la débâcle, continuait de traduire sa colère impuissante.

De Gaulle n’a cessé de buter contre la formidable inertie des structures et des mentalités. Chacune de ses initiatives venait se prendre dans le filet des droits acquis, des rentes de situation, des positions établies. Après 1958, dans le sillage de la crise, il put réparer quelques mécanismes grippés. Mais quand il a voulu, par des réformes intérieures, prévenir le mal, plutôt que de le guérir in extremis, il n’a rencontré que l’indifférence du public, l’hostilité des gens en place, la prudence de son entourage.

Il entendait instituer la participation dans l’entreprise, remettre en ordre les sociétés nationales, réviser le statut de la fonction publique, réorganiser la Sécurité sociale, réformer le Sénat, introduire l’orientation dans l’enseignement secondaire et la sélection dans l’enseignement supérieur ; sans cesse, il dut louvoyer, ou remettre. Impose-t-on à une société démocratique des réformes dont elle ne ressent pas le besoin ?

La nature extérieure, les magies techniciennes la domestiquent ; mais la nature humaine est plus rebelle. André Malraux me disait un jour que son action dans le domaine de la culture se partageait en deux. Pour ce qui était matériel – ravalement des façades, restauration des monuments, construction des maisons de la Culture, expositions qui rassemblaient en des synthèses lumineuses des objets d’art jusque-là dispersés – il réussissait à tout coup. Pour ce qui exigeait le soutien des esprits –le fonctionnement des mêmes maisons de la Culture, la diffusion de l’art lyrique, l’enseignement de la musique à l’école – ses tentatives s’embourbaient dans l’apathie, trébuchaient sur la méfiance.

L’expérience de Malraux, tous les ministres ont pu la faire. À l’Éducation Nationale, on a pu construire un collège par jour, mais on a vu s’effondrer une réforme par an. On a pu fabriquer la bombe H ; mais tant qu’on n’a pas réussi à y faire croire les Français, elle n’est guère utile. On a démesurément gonflé des villes ; on n’en a pas fait des cités.

Alain Peyrefitte, Le Mal Français, 1976.

Bon, il suffit de remplacer le ministre de l’Economie par un président omniprésent, et c’est à peu près la description de la France actuelle. En 30 ans, ce texte n’a pas pris une ride. La manie d’entretenir les vieilleries, les privilèges et les avantages acquis. Les scléroses sont les mêmes. Un Etat puissant par les moyens, mais faible dans sa volonté à faire les réformes. Des Français cramponnés à leurs acquis sociaux, mais qui réclament des réformes…

Didyme @ août 29, 2008

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