Le Janus géopolitique
Asie, Non classé, UE/Turquie, Zoom sur...
Le président soudanais Omar el-Béchir se rendra la semaine prochaine en Turquie, pour son premier déplacement à l’étranger depuis son inculpation pour génocide par la Cour pénale internationale, selon des sources proches du président. Il participera les 19 et 20 août au sommet Turquie-Afrique à Istanbul.
Ce n’est pas tout. La Turquie a accueilli le président iranien Ahmadinejad pour tenter une médiation sur le nucléaire iranien tandis que des dizaines d’attentats se sont perpétrés dans le pays depuis quelques années. L’islamisme ou le nationalisme turc vous inquiète ? Le passé douteux des chefs islamistes comme Erdogan n’est pas vraiment de nature à rassurer. Le premier ministre actuel avait été condamné pour avoir cité le poète Ziya Gökalp en 1998 :
« Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats. Personne ne pourra faire taire la prière du muezzin ! Même si le déluge nous tombe sur la tête et les volcans déversent leur lave sur notre chemin, jamais nous ne ferons marche arrière. »
La Turquie entretient un rapport ambigu avec l’Occident, qu’il soit américain ou européen. Elle est réputée pour être un pays laïc, allié des Etats-Unis et d’Israël, admirateur de la politique de Mustapha Kémal, modèle de tolérance parmi les pays à dominante musulmane. Plusieurs éléments sont mis en avant aux yeux des occidentaux : ceux qui souhaitent qu’elle n’intègre pas l’Union Européenne y voient le « cheval de Troie des Etats-Unis ». Les autres y voit un pays laïc et moderne. Ces deux conceptions s’opposent dans les débats européens.
Un « Janus géopolitique »
La réalité est tout autre. Les Turcs qui souhaitent l’intégration de la Turquie à l’Union Européenne mettent en avant le modèle laïc qu’ils ne respectent pas. Ce sont les islamistes du parti AKP, du premier ministre Erdogan. Ils sont de plus en plus nombreux, soutenus et relayés par de puissantes organisations comme la Suleymanciyya ou la Naqshbandiyya. Le parti kémaliste s’oppose à eux sans réelle emprise sur la société. L’armée constitue le véritable contre-pouvoir laïc en Turquie. Elle fait partie des organismes de contrôle et de censure des médias. Les militaires s’opposent à l’intégration européenne, car ils y voient une grave compromission de l’indépendance turque. Pour les Turcs, le Derin Devlet (l’Etat profond) doit être maintenu à tout prix. Ils sont intransigeants sur ce point. De l’autre côté, les islamistes recherchent les fonds structurels qui permettraient à la Turquie de devenir une puissance régionale incontournable. Car la Turquie s’appuie sur l’Europe pour essayer de contrôler l’Asie. Elle constitue ce que Alexandre Del Valle appelle un « Janus géopolitique » (Le dilemme Turc), en référence au dieu à deux faces. Elle entretient de solides relations avec les pays turcophones d’Asie Centrale et avec le Moyen Orient, mais elle s’appuie sur l’Europe.
L’intégration de la Turquie à l’Union Européenne a été soumise à 4 critères essentiels, les « quatre conditions de 1987 » : la promulgation et le respect des droits de l’homme, la reconnaissance du génocide arménien, le respect des minorités chrétiennes, juives et kurdes ainsi que la reconnaissance de Chypre. Le reste des réformes est une question d’économie. Peu à peu, l’Union Européenne tente d’imposer des réformes au gouvernement turc. Celui-ci en fait beaucoup, mais ne fait rien pour la liberté des religions et des minorités. Aucune des quatre conditions n’est vraiment remplie. Le gouvernement ne fait rien sur ce qui pourrait induire une perte de souveraineté. En 2004, le commissaire européen à l’élargissement, Günter Verheugen, reconnaissait que « la pratique de la torture n’est plus systématique en Turquie ». On est rassuré sur les droits de l’homme…Les temps d’antenne des minorités sont considérablement réduits. La propagande officielle laisse entendre que non seulement les Turcs n’ont pas génocidé les Arméniens, mais qu’en plus ils ont été victimes des violences de guérilleros arméniens. Les Chrétiens sont toujours victimes de discriminations, tout comme les Juifs et les Grecs musulmans.
Pour les minorités et les religions, l’intégration européenne est un espoir de liberté. Ils estiment que l’action de l’UE devrait les libérer progressivement. Les derniers séminaires chrétiens ont été fermés récemment. La religion est inscrite sur le passeport turc à des fins de contrôle renforcé.
La Laïcité turque
« La Turquie est laïque, mais moi, je suis musulman. » (Türgüt Özal, ancien premier ministre turc). Tel est l’adage qui prédomine la politique depuis les années 1980. Ce n’est pas précisément ce que l’on entend lorsqu’en France, nous débattons de la laïcité. Le kémalisme laïc est mort dans les années 1960 avec les lois rétablissant les appels publics à la prière, les associations et des partis islamistes, et les cours de religion dans les écoles. La réislamisation du pays commença à cette époque. Depuis, l’armée effectue de temps à autre des coups d’Etat pour rétablir les principes du kémalisme, sans réellement y parvenir. En effet, aujourd’hui, il est impossible aux militaires de résister à l’ascension islamiste. Ils sont progressivement évincés des conseils de surveillance…Les attentats islamistes ou identitaires se multiplient contre les touristes, contre les minorités, témoignant d’une montée en puissance des mouvement radicaux. Récemment, le camp laïc n’est pas parvenu a faire interdire l’AKP par le conseil constitutionnel. Il a manqué une voie…Mais pour l’heure, l’AKP devra se montrer prudent s’il ne veut pas subir les foudres des laïcs. La loi sur le port du voile dans les universités n’est pas passée, mais elle a laissé des traces au sein du conseil constitutionnel.
L’abandon de l’UE
Sous le coup des plaintes du gouvernement islamiste, qui accuse l’Union de ne pas reconnaître les progrès politiques de la Turquie, l’UE abandonne ses positions. La Grèce a levé son veto sur l’intégration de la Turquie, et la Commission reconnaît les efforts faits par le gouvernement. Progressivement, alors qu’il s’agit d’encadrer l’Islam turc, le cadre laïc dérive avec l’Islam. Le gouvernement français s’est montré favorable à l’intégration turque, avant le référendum sur la constitution européenne de 2005, et l’ouverture des négociations d’adhésion en octobre 2005. Il n’est pas inutile de préciser que depuis l’ouverture des négociations, la Turquie n’a pas avancé dans les réformes demandées par l’UE. L’Union, dans son aveuglement, demande également une réforme de l’armée. Celle-ci doit perdre son influence, pour écarter tout risque de dictature ou de coups d’Etat. Par conséquent, l’Europe demande à ce que la seule force laïque de Turquie disparaisse…
Un “allié” américain
La Turquie est un allié de circonstance. Car l’antiaméricanisme va bon train dans ce pays. Les romans les plus populaires sont ceux qui décrient les USA. L’Amérique est constamment soupçonné de vouloir affaiblir la Turquie. Le pays avait refusé de prêter ses bases militaires aux USA pour envahir l’Irak. Comme allié, on a vu mieux…Le roman Metal Firtina (« Tempête de métal ») raconte la résistance turque à une invasion américaine de la Turquie. Le livre a battu tous les records de ventes de livres, car 82% des Turcs pensent que les USA représentent une menace pour leur pays. En 2005, l’ambassadeur américain Eric Edelman dut démissionner après avoir demandé à la Turquie de s’unir à tous les gouvernements pour contraindre la Syrie à se retirer du Liban. Les réactions furent trop violentes…
L’allié israélien n’est pas en reste. Les Juifs ne sont pas les mieux considérés en Turquie. Le 31 janvier 1997, la municipalité islamiste de Sincan organisa la « nuit de Jérusalem » encourageant les petit Turcs à imiter le Hamas et le Hezbollah dans les rues de la ville. Dans Une aventure de turquisation, Rifat Bali raconte les violences qui eurent lieu à l’égard des Juifs entre 1930 et 1950. Il n’est donc pas étonnant que Mein Kampf, le testament politique d’Hitler ou les protocoles des sages de Sion soient encore très vendus de nos jours (Mein Kampf a été publié 45 fois entre 1940 et 2005) en Turquie.
Ceux qui s’opposent à l’intégration de la Turquie comme « cheval de Troie » des USA se trompent. Nos Philippe de Villiers et Dupont-Aignan n’aiment pas qu’on leur précise que la Turquie est particulièrement antiaméricaine. Et leurs adversaires n’aiment pas qu’on leur rappelle que la Turquie est sous contrôle d’un pouvoir de plus en plus islamiste et raciste.
En conflit contre tous ses voisins
La Turquie est en conflit avec tous les pays limitrophes, et bien plus encore. 73,5% des Turcs pensent qu’ils sont entourés d’ennemis. Elle n’aime pas beaucoup l’Arménie. Elle reste l’allié indéfectible de l’Azerbaïdjan turcophone, en conflit pour le Haut-Karabakh avec l’Arménie. La Turquie est également en conflit avec la Syrie, qui lui dispute le territoire d’Alexandrette, cédé par la France en 1938 pour avoir la paix. Elle est en conflit avec Chypre, et avec la Grèce. Une à deux fois par jours, elle se permet de violer l’espace aérien grec en survolant la mer Egée sans autorisation. Par peur, la Grèce a cédé et levé son veto. Elle est en conflit avec l’Irak, soupçonné d’abriter la base arrière des rebelles kurdes…Enfin, sa politique de l’eau la place en délicatesse avec la Syrie et l’Irak.
Et on voudrait l’intégrer…
Dans Le dilemme turc, Alexandre Del Valle en témoigne : les frontières turques ne sont pas sécurisées. N’importe qui peut passer. Si l’Europe devait l’intégrer, elle rejetterait le contrôle de la frontière à la Turquie, incapable d’endiguer les flux terroristes.
Intégrer l’UE, pourquoi faire ?
Forte d’une importante communauté turque en Europe (100 000 Turcs en Alsace, soit bien plus que le nombre de chrétiens en Turquie), elle compte intégrer l’Union Européenne pour se donner les moyens de sa puissance. Elle serait un pont important entre l’Europe et l’Asie. En effet, elle entretient des liens privilégiés avec les pays turcophones d’Asie centrale. L’Europe aurait donc tout intérêt à intégrer la Turquie pour influencer l’Asie centrale et sécuriser les approvisionnements en pétrole. Dans cette position, la Turquie deviendrait indispensable. Son pouvoir en serait considérablement accru. Avec 100 millions d’habitants dans une décennie, elle contrôlerait le Parlement et la Commission Européenne, instrumentalisant ainsi les pays européens. Elle pourrait donc dominer une partie de l’Europe et une partie de l’Asie. « Dreaming West, but moving East » (Rêver de l’ouest, mais agir à l’est) tel est le slogan des élites d’Ankara, souvent répété pour montrer qu’elles ne sont pas vendu à ceux que les journalistes appellent les « américano-sionistes ».
Car ce dont rêve les islamistes est le califat, c’est-à-dire l’héritage politique du prophète. L’empire ottoman était pendant des siècles le phare et l’exemple de la civilisation musulmane. Les descendants des Ottomans ne l’ont pas oublié. On n’efface pas 500 ans de Califat avec une révolution kémaliste. Pour les islamistes, la Turquie doit restaurer le Califat.
De plus en plus, les Turcs eux-mêmes peinent à comprendre la politique du gouvernement. Les musulmans méprisent l’Europe et le gouvernement islamiste. Accusé d’avoir abattu la Califat, le kémalisme est de plus en plus discrédité. La division s’immisce dans la vie politique, marquée de plus en plus par les attentats.
Et la Turquie voit progressivement son rêve européen s’éloigner au fur et à mesure que l’islamisme se renforce. Mais le débat reviendra.
Vous aviez dit laïque, proaméricaine et pro-israélienne ? A l’heure où Israël menace l’Iran d’une guerre, on a vu des alliés plus fiables…
Didyme @ août 15, 2008



