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Chapitre 47 - La bataille

Le Portail des Royaumes

La parole est à Sébastien, chroniqueur de instant

On attaqua le château de nuit. Je suppose qu’ils devaient être au courant de notre manœuvre, mais il semble bien finalement que nous les ayons pris au dépourvu. Bauglir n’était pas encore sur la défensive. Nous avions rampé en silence jusqu’au ravin qui sépare le petit plateau du château, et je dois dire qu’on a béni nos pantalons de cuir, parce que le sol était blindé de ronces et d’orties. En revanche, on s’en est pris plein les mains. Une fois atteint le ravin, ce fut un jeu d’enfant que de jeter en travers une série de ponts de tronc d’arbre, qu’on avait traînés avec nous tout du long. Quelques flèches bien décochées, (les guerriers des villages de pierres sont décidemment de merveilleux archers), et voilà les mercenaires de garde morts sans pousser un seul cri. Nous lançons nos échelles, commençons à gravir. Cela semblait trop facile pour être vrai. Et en effet, à peine avions nous eu le temps de mettre pied sur les remparts que des cris nous ont alertés ; notre arrière garde était attaquée. Des elfes noirs avaient tenté une sortie aussi silencieusement que nous fomentions notre attaque ! Je dois dire, étant presque en haut de mon échelle au moment où se déclencha l’attaque, que je n’ai pas saisi grand-chose au départ. Une descente qui s’apprêtait à une dégringolade, une course dans les ronces, des ombres courant à mes côtés ; impossible de dire s’il s’agissait d’amis ou d’ennemis. J’entendais des flèches filer dans les airs autour de moi, et je me suis rapidement aplati au sol. J’espérais atteindre les chevaux, et surtout ne pas perdre les autres. Je savais qu’il me fallait rallier Tamul, mais dans cette obscurité, imaginez un peu ! J’entendis les sons d’un combat, le cri de ralliement des combattants des villages de pierre, et je me ruais dans cette direction. Quand j’arrivais au niveau des chevaux, où avait eu lieu ce combat, Tamul et les autres avaient déjà mis à terre ou en fuite la plupart des elfes noirs. Nous avons bondi sur les chevaux et à la suite de Tamul, avons chargé sur le gros des elfes noirs, qui combattaient les nôtres sur le plateau. Des remparts, des flèches tombaient, un peu au hasard. Je dégainai.
Le combat à l’épée, en vrai, ce n’est pas exactement comme l’entraînement. On brandit notre objet, mais comme on est attaqué de plusieurs endroits en même temps et qu’on ne sait pas trop différencier les ennemis des amis, ce n’est pas si simple. En quelques minutes cependant, nous avions rallié à nous la plupart des combattants, mais des renforts de mercenaires nous repoussèrent vers l’escalier, qui, patiemment taillé, nous permis de tenir quelques heures. Nous nous relayions pour en défendre l’entrée. Grégoire se prit un mauvais coup dans le ventre alors qu’il tenait l’escalier, mais je le perdis de vue. Nous tenions les hauteurs à présent, et Tamul faisait décocher une pluie de flèches sur nos assaillants. Nous souhaitions encore tenir le temps voulu par Tinnù lorsque nous fûmes attaqués de l’arrière.
Ils avaient prévu notre ruse dès l’origine, évidemment, et avaient placé des loups et des mercenaires dans la forêt, soigneusement camouflés, pour nous prendre à revers quand le moment serait venu. Nous nous trouvâmes donc acculés à la falaise, des ennemis montant derrière nous et attaqués de la forêt. Notre situation devint désespérée assez vite, et je crus bien que le combat s’arrêterait là, sans que nous ayons tenu suffisamment pour permettre à Tinnù d’accomplir sa mission désespérée.
Nous voyions le cercle de nos ennemis se resserrer, mais voilà qu’un cor résonne des profondeurs des bois ! Et sous la clarté des étoiles, qui se mettent soudain à briller d’un nouvel éclat, vient la dernière armée du Royaume de Galaeg !
Sur un grand cheval gris se tint le Roi Ninraeth, immobile et silencieux comme l’était son fils quelques jours auparavant, quand il nous libéra des mercenaires. Une rangée ferme d’archers elfes, couverts de leur armure finement ouvragée, l’arc à la main et l’épée au côté, se mit en ordre de bataille. Ils plantèrent chacun une dizaine de flèches devant eux, de façon à encocher leur traits plus rapidement, puis lancèrent une première salve. Une rangée de nos ennemis s’abattit. La seconde ne tint pas mieux, et nous tentâmes une sortie, pour rallier le Roi Galaeg.
C’est ainsi que Tamul, qui dans des temps antiques avait combattu les elfes pour s’emparer du Joyau, rejoint le Roi de Galaeg pour l’ultime bataille. Les archers elfes protégèrent notre fuite par une averse de flèche, et enfin, nous fûmes tous en sécurité sous l’abri des arbres – pour le moment.

Le combat devint plus égal, mais bientôt il me sembla que chaque ennemi tué était remplacé par deux autres. Les loups étaient d’une férocité sans pareil, mordaient à la gorge et déchiquetaient ceux qu’ils parvenaient à prendre. Sous mes yeux tomba Blandine, qui avait été nommée porte bannière pour notre Compagnie. L’étoile tomba. Quelqu’un saisit la hampe du drapeau et le releva, mais je ne pus distinguer si c’était elle ; mon cheval venait de s’écrouler en dessous de moi. Je vidais rapidement les étriers, et roulais au sol. Je me souviens ensuite d’une retraite malaisée dans les bois, alors que le nombre d’assaillants augmentait sans cesse. Les elfes se battaient maintenant au corps à corps, évitant la dispersion tant bien que mal. Je vis tomber à son tour le roi de Galaeg. Nous fûmes acculés à la paroi de hautes falaises de pierres, dans cette partie de la montagne où de hauts sapins voisinaient avec les petites mares sombres. Derrière nous, un roc solide nous soutenait. La nuit était bien avancée. Que faisait Tinnù à cette heure ? Qu’avait-il pu achever déjà ? Etait-il mort, ou s’était-il perdu dans un dédale de souterrain ? Je butais sur les buissons de myrtilles, me relevais promptement. Une fois, deux fois, vingt fois. Vint un moment, enfin, alors que la nuit semblait ne pas devoir finir, et le matin plus jamais ne se lever, où le dernier assaut se profila. Le combat cessa un bref instant, le calme avant la tempête, comme si chacun prenait son élan, sa respiration avant l’ultime plongée. Le silence se fit.
Alors, nos ennemis baissèrent leurs armes, et soudain notre cœur fut plus lourd que jamais. Un tambour résonna. Un ordre retentit. Les assaillants s’écartèrent, et quatre silhouettes encadrées de torches parurent.
Il s’agissait du chef des elfes renégats, Delu, drapé dans une cape ocre, qui tenait à la main une longue épée dans la lame semblait noire. Il était grand, plus grand que le roi de Galaeg n’avait été, et son visage était terrible, une flamme cruelle brillait dans ses beaux yeux elfiques. Il avait ployé le genou en un âge immémorial devant un autre ennemi, dont Bauglir n’était que le capitaine, et avait servi son maître depuis lors, rassemblant tous les elfes renégats, les pilleurs, les voleurs, les traîtres et les assassins sous sa bannière. Son blason était d’argent et de sang. Avec lui venait Osgar, le chef de chasseurs mercenaires. Homme de main de Bauglir, il était de tous les mauvais coups, et nul mieux que lui ne connaissait le désir de son maître. Il poussait devant lui, liée, maîtrisée et vaincue, une forme mince et fière. Tinnù, fait prisonnier alors qu’il cherchait son ami dans les cachots du château d’Eyldarac. Nous avons serré les dents à sa vue, mais nul ne dit mot, et pas un gémissement ne se fit entendre. Le silence était maintenant complet.
Derrière eux venait la dernière silhouette. Il était moins grand que Delu, mais bien plus terrible. Une couronne d’argent noircie reposait sur sa chevelure grise et longue. De son passé de ministre, il n’avait rien gardé. La cape noire qui le couvrait lui donnait des airs de grande chauve souris envolée d’une caverne antédiluvienne. Il était terrible, Bauglir, le Nécromancien, quand il vint savourer sa victoire, et nulle victoire n’avait été plus complète auparavant.
En cette heure, je dus serrer les dents et les poings pour ne pas pleurer de rage et de désespoir. Daniel ne s’en priva pas. Je distinguais Mathilde, Claire, mais Grégoire, Christian et Blandine n’étaient pas là. Mon cœur se serra en pensant à Jean-Marc, mort lui aussi, et dans quelles conditions terribles ? Il était le plus jeune de la Compagnie, encore un enfant, et j’aurais souhaité que sa fin ne fût pas trop terrible – mais je n’espérais d’aucune manière en la clémence du Tyran. Ainsi, nous n’étions plus que cinq, et plus pour très longtemps. La lune couchante éclairait la scène immobile et silencieuse.
- Voilà votre chef à tous, celui qui ne m’a échappé qu’une fois. Il a échoué. Il paiera pour avoir voulu me défaire.
On jeta Tinnù aux pieds du Tyran. Il s’empressa de se relever, mais Delu le remit au sol d’une claque.
- Aucun d’entre vous n’a à payer pour avoir été entraîné par cette larve. Vous pouvez déposer vos armes, je ne vous poursuivrais pas. Vous serez mes sujets, non mes esclaves. Acceptez vous ?
Le silence parcouru l’assemblée. Personne ne répondit. Tamul consulta Daniel du regard, sans doute parce qu’il était le plus grand d’entre nous et faisait donc un peu figure de chef. Celui-ci pleurait toujours en silence. Il n’eut la force de répondre, mais secoua vivement la tête. Je serrai mon épée de toute ma force. Il serait d’ailleurs plus juste de dire que je m’y cramponnai. En cette heure, seule cette épée comptait, et le nombre de guerriers qui pourraient la sentir. En cette heure, seul mon désespoir me donnait une rage que nul n’aurait pu comprendre. Je me fichais de victoire, je ne désirais plus que la mort, et la mort au combat. Le maître du désespoir ne pouvait nous vaincre, et même si tous nos espoirs n’avaient été guidés que par lui et avaient donc mené à notre perte, depuis la mise au point de notre plan jusqu’aux décisions de cette nuit, même s’il nous avait manipulés depuis l’origine, nous n’allions pas lui donner cette dernière gloire d’avoir réussi à briser ces derniers ennemis. Nous n’allions pas lui laisser cette joie. Nos épées pouvaient être brisées, mais nos esprits sortiraient vainqueurs de ce duel sournois.
Nous avons refusé toute négociation. Alors Tinnù se mit à rire, à notre surprise à tous. Il riait, et Bauglir partait dans une fureur qui ne faisait qu’augmenter sa joie ! Un vent d’Ouest vint retourner les étendards de nos ennemis, et chassa la fatigue de nos visages.
- Tu riras moins quand nous tuerons devant toi tes amis ! N’as-tu pas compris pauvre fou ?
Et fou, il semblait l’être, et son rire dément nous glaça plus qu’autre chose.
- Ne sens tu pas le vent tourner ? Pauvre fou toi-même ! N’as-tu donc pas encore compris ? Ce Joyau, jamais je ne l’ai espéré pour moi-même !

Isabelle @ juillet 28, 2008

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