Chapitre 46 - Veillée d’arme
- Voilà, il doit être quelque part par là, annonça Tinnù face à une falaise de vingt mètres de hauteur sur cent de longueur. On n’a plus qu’à chercher.
- C’est par ici qu’est la grotte par laquelle vous nous avez amenés l’autre jour ?
- Exact.
Chacun des compagnons, accompagnés de quelques enfants du village (parmi lesquels Miriel et Damien, qui ne quittaient plus Daniel), se mirent à fouiller un morceau de la falaise. Une heure, puis deux, passèrent ainsi, jusqu’à ce que Christian s’approche de Tinnù.
- Tu sais, je crois qu’on ne cherche pas dans la bonne direction. Je ne suis pas certain qu’il y ait deux souterrains à cet endroit.
- C’est pourtant l’endroit que m’a indiqué le chef du village.
- J’y ai réfléchi aussi, risqua Blandine, et je pense qu’on est en train de chercher ce qui a déjà été trouvé.
- Tu veux dire ?
- Si les entrées du souterrain menant au château et du souterrain menant de la route à ce versant de la montagne ne faisaient qu’une ? C’est à dire, si le souterrain que nous cherchons démarrait dans la grotte ?
- C’est une possibilité.
Les trois compagnons se dirigèrent vers l’entrée de la grotte, quelques dizaines de mètres plus bas, contournant les petits sapins qui poussaient contre la paroi. Ils embarquèrent au passage Daniel et ses deux admirateurs qui fouillaient non loin de là. Tinnù et ses cinq camarades firent l’aller sans rien voir.
- Vous voyez… On l’aurait remarqué s’il y avait quelque chose.
- Je peux avoir une torche pour le retour ? quémanda Daniel.
Tinnù lui fila un des deux flambeaux allumés au départ, et retourna dans la grotte. Ils voulurent faire le chemin du retour rapidement ; mais Daniel traînait derrière avec les deux gosses, le nez en l’air. Il traînait si lentement qu’il finit par s’arrêter.
- Et bien alors, qu’est ce que tu fiches ?
- Je crois que j’ai trouvé le passage.
Un trou, quelques échelons de fer, surplombaient sa tête.
- Et ben ! Chapeau ! Comment t’as fait ça ?
- Une ruse de vieux coureur des bois…
- Et modeste avec ça…
- Vous voyez les enfants, quand on a été élevé dans les pays sauvages d’Afrique, comme ce fut mon cas, il y a des choses qu’on apprend que les autres ne savent pas. Alors que j’avais sept ans, mon père (qui était, soit dit en passant, le meilleur chasseur du village), m’emmenait traquer le gorille dans la forêt. Je vous garantis que si on ne pensait pas à lever le nez, on se retrouvait vite assommé par un de ces monstres poilus…
- C’est carnivore, les gorilles ? Je savais pas… ricanait Sébastien derrière lui.
- Tiens ta langue, inculte. Donc je disais qu’on allait chasser le singe. Ce n’était pas le seul risque dans ces contrées ! Un jour, une charge d’au moins cinquante éléphants a manqué démolir le village…
- Je croyais que tu étais né dans le 9-3 ?
- Non mais tu ne comprends rien… J’essaie justement de sublimer, d’apporter une saveur poétique à ma tendre enfance…
- Ahhh… alors, la charge des éléphants c’était celle des CRS ?
Très digne, entraînant les deux enfants béats d’admiration à sa suite, Daniel répliqua :
- Ton manque d’imagination est une insulte à la poésie, très cher.
Tinnù à côté prétendait s’être fêlé deux côtes dans son fou rire.
Pendant les quatre jours suivants, les compagnons s’entraînèrent au combat avec les autres villageois. Ils comptaient sur deux cents guerriers le jour du combat. Tamul leur avait fait amener des chevaux, et n’aurait été la perspective de la défaite, ils se seraient bien amusés. Le temps s’était décidemment remis au beau, et le vent soufflait continuellement d’Ouest, ce qui mettait Tinnù de particulièrement bonne humeur. Les villageois n’avaient pas l’air traumatisés par la perspective de la défaite proche ; ils vaquaient à leurs occupations comme d’habitude, et s’entraînaient avec un plaisir non feint. Ils savaient qu’au château aussi on devait tenir conseil, Bauglir devait avoir réuni ses mercenaires et les elfes renégats menés par le traître Delu. On supposait qu’ils n’avaient pas eu vent du retour de Tinnù. L’assurance que leur donnait la certitude de la victoire devrait les pousser à tenter une sortie, de façon à attirer les combattants dans un piège. Mais ils devaient ignorer que cette attaque n’était qu’un leurre, annonça brillamment Tinnù, fier de son plan à la noix.
- Une diversion ! s’exclama Claire d’un ton inspiré, satisfaite de son trait d’esprit.
Le dernier soir s’écoula, morne et sans joie, plein de l’attente de la bataille. Les hommes s’étaient rassemblés au cœur du village, devant un feu, et improvisaient une veillée funèbre. Un ménestrel s’avança et chanta pour nous la gloire des temps passés, la longue quête. Il acheva par un sonnet écrit dans la hâte, spécialement pour l’occasion, tandis que les flammes déclinaient doucement et se réduisaient à des brandons ardents que déjà recouvrait la cendre, ces braises rougeoyantes qui survivent au matin et que l’on ranime le soir pour la veillée suivante.
Combien se sont battus en vain
Marchant silencieux dans la nuit
Et faisant face aux ennemis
Pour agoniser au matin ?
Les orages grondent sans fin
Sur la forêt sombre et pourrie
Mais au dessus des ombres luit
L’étoile annonçant le matin
Et quand tout nous semble perdu
Je ne m’avouerai pas vaincu
Même au plus triste de l’errance
Tous les chemins sont dans le noir
Mais il reste encore un espoir
Dans les combats perdus d’avance
Un espoir… mais lequel ?
Isabelle @ juillet 24, 2008



