Chapitre 45 - Le village de pierre
Les chefs arrivèrent aux alentours de dix heures. Les Compagnons s’étaient habillés comme les hommes de pierre, mais avaient hérité des longs cimeterres de leurs geôliers de la veille. Morgal, qui s’était présenté à tous au village comme Tinnù, avait longuement questionné les prisonniers pendant la nuit. Les cinq loups qui avaient survécu au combat étaient nourris ; mais on ne s’approchait guère d’eux. On avait construit pour eux un enclos et les enfants du village – car il y avait des enfants, dans ce village, des gosses nés ici sans doute, ici où finalement, la vie continuait malgré tout – s’amusaient à leur lancer de petits cailloux, jusqu’à ce que Morgal, ou Tinnù, puisque Tinnù il y avait, mette fin à ce jeu cruel.
Tous se retrouvèrent dans la salle commune qu’ils avaient déjà visitée la veille. Des tisons fumaient encore, et il fut aisé de ranimer le feu. Les sept s’assirent sur un même banc. Tinnù reprit son fauteuil de la veille. A sa droite se tenait un des sauvages, plus richement vêtu que les autres. Un étrange pendentif de bois cylindrique ornait sa poitrine ; il était sans doute le chef de ce village. Les autres chefs s’étaient assis en face des sept. Ils étaient au nombre de six. On comprenait à les voir que tous les villages ne connaissaient pas le même développement et la même prospérité ; certains étaient en effet bien vêtus, de tissus colorés, tandis que d’autre ignoraient le tissage et ne possédaient pour tout manteau que des capes de paille. Quelques chevaux broutaient au côté de Cristal, la jument blanche de Tinnù. Tinnù salua et se présenta, puis céda la parole à Lamor, le chef du “village de pierre”, qui se leva, et en termes courtois souhaita la bienvenue à chacun.
- Nous sommes réunis suite à un événement des plus regrettables, qui marque sans doute notre destin. Vous n’êtes pas sans avoir deviné que l’ennemi a pris le Joyau. C’en est donc probablement fini de la paix dans ce royaume. Nos observateurs n’ont décelé aucun mouvement suspect autour du château ; mais les prisonniers que nous avons fait la veille ont parlé pendant la nuit. Il semblerait que l’ennemi veut en finir avec ses derniers opposants, c’est-à-dire les jeunes gens ici rassemblés, avant de couvrir le monde de ses ténèbres. Son cœur doit déborder d’espoir à l’heure actuelle. C’est peut-être ce qui le perdra. N’oublions pas que si nos actes ne sont guidés que par le souci de continuer la lutte quoi qu’il advienne, les siens seront guidés par ses calculs et ses faux espoirs. Nous n’avons aucune chance de gagner, mais nous n’en avons jamais eue. Cette fois, que nous combattions ou non, le malheur tombera sur nos têtes. Nous ne pourrions même obtenir un délai. Mais nous savons que nous battre est la seule des options, si nous voulons nous faire pardonner le tort autrefois causé.
Un des autres chefs se leva alors.
- Je te remercie Lamor, de tes belles paroles. Mais si nous ne pouvons plus repousser le malheur et l’esclavage, pourquoi alors se battre ? Je ne crois pas que nous serons récompensés un jour de cet acte inutile. Il nous aurait fallu agir avant, maintenant, c’est trop tard. Tous ces mots n’ont qu’un but ; nous faire comprendre que nous irons nous battre parce que tel est notre destin. Or, je ne crois pas que ce soit là notre destin. Nous pouvons refuser de livrer bataille, si la bataille est inutile. Et c’est ce que je pense, moi, Tamul, chef des Usbakis.
Un grondement d’assentiment parcouru le petit groupe des chefs. Tinnù se leva alors et prit la parole à son tour.
- Je te remercie de ton intervention, Tamul. Tu connais ce pays depuis longtemps, et cette connaissance nous aurait été utile. Dommage, enfin. Car pour ma part, même sachant qu’aucun secours ne nous viendra et que ce combat est voué à l’échec, j’irais le mener, seul si je dois. Vous pouvez me demandez pourquoi ; je vous répondrais que je n’en sais rien. J’ai été envoyé ici pour mener ce combat, et je renonce moi-même à comprendre. Mais s’il y a une chose que je puis encore faire de bon sur cette terre, avant que les ténèbres ne la recouvre, alors je la ferais, aussi vrai que le Roi m’a nommé Tinnù pour combattre dans le crépuscule. Qui m’aime me suive ! mais ma décision est déjà prise. Qui me suivra ?
- Nous, nous te suivrons quelle que soit la fin. Tu le sais déjà, dit Blandine, et personne ne la contredit parmi les sept.
- Fort bien. Le Roi t’a nommé Tinnù, mais quelle aide apportera t-il au moment du combat ? Viendra t-il en personne ? demanda encore Tamul
- Il n’y faut pas compter. C’est à nous de faire le travail, lui ne peut agir à notre place. Nous devons agir comme si le salut ne dépendait que de nous.
- Mais il ne dépend plus de nous, justement.
- Que m’importe ! J’irais, et je pressens que ma défaite ne se situe pas là où réside ma plus grande crainte. Mais de quoi l’avenir est fait, je l’ignore.
Mathilde et Daniel n’avaient que faire des discussions stratégiques qui tournaient en rond depuis le début de la journée, et la curiosité les titillait. Après un bon déjeuner, ils partirent tout deux visiter le village, tandis que les autres s’enfermaient à nouveau dans la salle commune et continuaient leurs discussions oiseuses : il s’agissait maintenant de savoir comment on attaquerait le Tyran, sachant que quel que soit le moyen d’attaque, on ne pourrait vaincre. A la pensée du millier de loups et des centaines de mercenaires qui attendaient leur heure dans le château, Mathilde sentait la nausée lui monter aux lèvres.
Le village était pourtant plein de vie, en cette belle après midi ensoleillée. La neige avait fini de fondre, et il faisait bon vagabonder dans la clairière. Ils tombèrent en arrêt devant un nuage que transperçait la lumière près des bois, dessinant des raies où les poussières d’or dansaient d’éternels ballets, puis s’attardèrent dans une cabane de berger où l’on avait construit un fourneau qu’ils s’amusèrent à allumer. Puis ils rentrèrent au village, se demandant un peu de quelle façon Tinnù avait prévu leur fin à tous. En entrant au village, ils passèrent devant la cabane qui leur avait été prêtée, et Mathilde observa le même manège dont elle avait été témoin au matin. Une femme déposait de la nourriture sur le pas de la porte d’une maison toute calfeutrée, une main se tendait et récupérait la gamelle. Ils demandèrent à la femme la raison de son manège. Une vieille folle, qui vivait là sans voir personne, était arrivée un demi siècle plus tôt. Il lui arrivait d’échanger la nourriture contre quelques prédictions, de temps à autres. Deux gamins délaissèrent leur barrage pour tourner autour de Daniel comme des mouches.
- Laissez nous, maintenant ! s’énerva Mathilde.
- Bah… laisse les. Je parie que je les intrigue. Je dois être le seul Noir à des kilomètres à la ronde !
- C’est ton problème, si ça ne te gêne pas.
- Vous vous appelez comment, les gars ?
- Damien.
- Miriel.
- C’est cool ça ! Et vous êtes nés ici ?
Les deux gamins hochèrent la tête.
- Tu te rends compte ? C’est quand même la belle vie d’être ici ! Pas d’école, pas de flics, pas de contrainte…
- Pas de douche chaude, pas d’ordinateur, pas de cinéma…
- Mais ils n’en ont pas besoin ! Ils ne savent même pas ce que c’est, ils ne l’ont jamais su ! Donc, ça ne leur manque pas !
- Ce n’est pas l’école qui me manque, personnellement… Dis moi, je suppose qu’ils vont en avoir fini avec toutes leurs négociations. On devrait peut-être aller voir ?
- J’espère qu’ils n’auront pas oublié ce pauvre Yo-yo, dans tous leurs beaux plans…
Justement, Tinnù sortait de la salle commune, les autres à sa suite. Les voyant, il se dirigea vers eux.
- Nous avons prévu de nous battre dans quatre jours, à la nuit tombée.
- Cool ! Euh… tu sais mener un combat, toi ?
- Ce n’est pas moi qui vous mènerait, mais le chef Tamul.
- Et toi ?
- Pendant que vous livrerez combat, je m’introduirais dans le château et ferais mon possible pour retrouver Yo-yo… et si possible, reprendre le Joyau.
- Aucune chance de succès.
- Je sais. Mais c’est le plan le moins stupide que nous ayons trouvé.
- Et comment comptes-tu t’introduire dans le château ?
- Par le souterrain, voyons ! L’auriez-vous oublié ? s’exclama Christian qui s’était approché.
- Et le souterrain, vous savez où le trouver ?
Isabelle @ juillet 21, 2008



