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Chapitre 44 - Heureuses retrouvailles

Le Portail des Royaumes

Enfin, alors qu’ils allaient rejoindre la forêt, ils parvinrent à une palissade en bois de frêne. Le cavalier, toujours en tête, frappa à la porte, qui s’ouvrit lentement, tirée par deux hommes.
C’est un village de l’âge de pierre, souffla Christian.
Vous croyez qu’ils s’appellent tous Pierre ? murmura Mathilde
Ouais, et Guy, c’est toi… Les cheveux sales… ça te va bien, non ?
Et, Puiarh, prononça Daniel. T’as besoin qu’on te lave la tête ?
Non, faut dire Piiiaeurh, enchaîna Grégoire à voix basse.
C’est quoi votre trip ? s’enquérra Blandine, tandis qu’une Mathilde mécontente se passait la main dans des cheveux qui ignoraient effectivement l’usage du peigne et du shampooing depuis quelques jours, comme les tignasses de tous ses compagnons d’ailleurs.
T’as pas vu Rrrrrrr ?
Non, c’est quoi ?
Un film idiot, répondit Daniel qui s’empressa de le lui raconter.

Ils étaient parvenus sur la place du village. Un feu brûlait en son centre, à droite, sous une petite maison ronde se trouvait un four en pierre cuite. Quelques cochons dans un enclos. Des maisons basses, en bois et en terre, des toits de bardeaux. Une fontaine non loin du feu. Le cavalier mit pied à terre, attacha sa bête à la clôture des cochons. Sur un signe de lui, tous lui emboîtèrent le pas, chasseurs, hommes de pierre et les maintenant sept compagnons. Ils pénétrèrent dans une maison basse, sans étage, faite de bois mais dont les parois étaient recouvertes de peaux. Autour des murs courait un banc. Au centre, des braises rougeoyantes. Il faisait chaud et sombre à l’intérieur, une fois rabattue la peau de cerf qui formait la porte étroite et basse. Les sept restèrent debout, près de la porte, tandis que les autres s’asseyaient, et qu’on entassait les prisonniers dans un coin. Le cavalier prit place dans un fauteuil plus haut que les autres qui faisait face à la porte.
Vous voulez peut-être savoir où vous êtes et qui je suis ? demanda t-il. On devinait à sa voix qu’il souriait. Cela ne présageait rien de bon augure. Daniel, insouciant du danger qu’ils couraient toujours et des complots qui pouvaient se tramer, continuait à raconter le film Chabatien à sa voisine.
Vous êtes ici dans le village des ombres.
Ah… bien. Et vous, vous vous appelez ?
Pierre, souffla Mathilde.
Pierre, reprit Daniel, qui perdit là une belle occasion de se taire.
Grégoire frémit de cette grossièreté qui pouvait les perdre. Mais contrairement à toute attente, le cavalier se mit à rire. Sans mot dire, il retira sa cape, à la suite de ses hommes qui s’étaient dévêtis, dans la chaude atmosphère de la salle commune. Quand son capuchon tomba, même Daniel arrêta ses bêtises. Claire fut la première à retrouver ses esprits.
Morgal !
Asseyez vous ! Il y a de la place, il me semble, et vous devez être épuisés… quoi que je constate que vous êtes restés semblables à vous-mêmes. Toujours le même humour à faire peur, n’est ce pas ?
Quand l’humour est tout ce qui reste…
Vous avez raison.
Alors, tu es revenu ?
Vous me manquiez…
Tu es au courant ?
Oui.
Tu sais que tout est foutu ?
Il y a encore quelque chose qui ne l’est pas, mais nous en parlerons demain, quand nous tiendrons conseil. Pour instant, mangez et reposez vous. Ne vous inquiétez pas outre mesure de l’avenir. Si je suis revenu, c’est que j’avais encore quelque utilité ici ! Et donc, vous aussi…
Et pour Yo-yo ?
Y pensez n’apportera guère d’espoir, mais si nous pouvons encore quelque chose pour lui, nous le ferons.
Tous étaient suffisamment épuisés pour l’écouter sans en demander plus, et ils lui obéirent sans discuter. Une heure plus tard, ils étaient allongés et bordés dans des couches de fourrures et dormaient, en dépit de tout désespoir.

Un rai de lumière particulièrement perçant éveilla Mathilde ce matin là, troisième depuis leur capture par les chasseurs mercenaires. Le temps s’était décidemment réchauffé, et quand elle sortit de la maison, clignant des yeux, ce fut pour trouver un petit matin frais mais prometteur. Les brumes matinales s’effilochaient aux cimes des sapins. Le village était calme, quelques femmes traînaient autour du four et de la fontaine. Aucune trace de ses amis au premier abord. Dans une maison à la porte fermée, une femme chantait. Une de celle qui cuisinait du pain au four s’approcha de la maison, se pencha et déposa une miche au sol après avoir frappé. Quelques instants plus tard, une main se tendit et récupéra le pain. Mathilde fit le tour du village et les trouva assis au bord de la rivière, sur laquelle se balançait une pirogue. Elle s’accroupit à son tour, et les neuf compagnons auraient été réunis si Yo-yo n’avait fait défaut.
Un grand conseil est prévu pour tout à l’heure. En attendant, racontez- moi ce qui vous est arrivé depuis mon départ !
Ils racontèrent à tour de rôle, parlèrent longtemps alors que le jour avançait, questionnèrent longuement Morgal. Mais celui-ci restait silencieux sur beaucoup de points.
Qui sont ces hommes exactement ?
Rien d’autre que des hommes. Ils ont quitté le monde il y a longtemps, ayant juré ne pas connaître le repos tant que le Joyau ne serait pas retrouvé, ou bien ayant tenté de mettre la main dessus à leur fin propre. Puis, ils ont oublié leur quête, et lui ont tourné le dos. Mais ils sont condamnés à attendre là que leur serment soit rempli.
Ils sont si nombreux que ça !
Il y en a seulement une cinquantaine dans ce village. Mais il existe d’autres villages, peuplés d’autres hommes ayant abandonné d’autres quêtes.
Ils nous aideront ?
Sans aucun doute. Ils ne craignent rien, n’ont aucun espoir de toute façon, si ce n’est celui d’être pardonné et accepté dans l’Autre Royaume. Les autres villages se rallieront à nous, et les chefs des différentes tribus ne devraient pas tarder. Nous allons tenir un ultime conseil et prendre nos décisions.
Tu as encore de l’espoir ?
Aucun. Il est certain que nous attendrons longtemps dans ce village après notre échec, à moins que le Tyran n’ait besoin d’esclaves. Mais j’ai cependant une certitude : nous devons tout essayer. Parce que nous avons juré de le faire. Parce que même si c’est inutile, le remords ne nous poursuivra pas pour le restant de nos jours. Tout le monde, un jour ou l’autre, effectue par devoir un acte totalement inutile et gratuit. Et bien, c’est ce que nous allons faire.

Isabelle @ juillet 17, 2008

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