Chapitre 43 - Le cavalier
Cette histoire n’est pas cependant pas tout à fait terminée, et il reste quelques péripéties à narrer.
Alors que nos amis s’enfonçaient vers leur destin, un peu plus loin dans la montagne, à un endroit où le défilé s’élargissait un peu, un cavalier se tenait immobile sur sa monture. Seul, un nuage blanc s’élevait au dessus de son visage. Le cavalier aussi était vêtu de gris, comme les chasseurs qu’il traquait. Ce cavalier devait vivre aussi longtemps qu’il pourrait poursuivre les chasseurs de sa colère, et il n’avait donc pas l’espoir de trouver un jour le repos. Pour l’heure, il se tenait parfaitement immobile, gris sur un cheval d’argent, engoncé dans sa cape grise, le lourd capuchon baissé sur son visage. Une épée brillante luisait devant son genou droit. Il était figé dans une attitude d’attente, lorsque les premiers loups éclaireurs passèrent comme des flèches blanches sur les pierres noires devant lui. Il les laissa passer. Les hommes arrivèrent à leur tour, encadrant huit prisonniers essoufflés par la course.
Le cavalier se dressa sur ses étriers, et poussa un unique ordre, qui rebondit sur les parois comme un cri de guerre indien.
Les plus abrutis par la marche forcée (Jean-Marc et Claire) ne remarquèrent rien ; ils prirent simplement du plaisir à s’arrêter. Les autres levèrent la tête en entendant le hurlement. Les chasseurs s’étaient immobilisés, sortaient maintenant leurs épées. Des flèches fusèrent dans le silence. Un simple sifflement, à peine ; un cri dans l’air glacé. Quelques loups s’effondrèrent, les autres se retirèrent contre un rocher, la queue entre les pattes en grondant sourdement. Les chasseurs devaient porter quelque cotte de mailles sous leur vêtement, car les flèches rebondirent sur leur poitrine et tombèrent au sol. Ils brandirent leur cimeterre et s’égaillèrent dans la nature, saisissant chaque prisonnier par le poignet.
Alors fut déclenché l’assaut. Avec un deuxième cri, le cavalier sorti à son tour son épée. Un éclair d’argent au poing, il se rua sur le groupe dispersé. Alors surgirent de derrière chaque pierre un homme. Blandine eut la vision d’une série d’hommes préhistoriques des âges antiques se ruant sur eux ; elle n’était pas loin de la vérité ! Ils martelèrent le crâne des chasseurs avec des sortes de marteaux de pierre et de bois, de grands fouets de cuir s’entrelacèrent autour des jambes. Le cheval blanc allait et venait, l’épée déjouait les attaques, désarmait et blessait. Une mêlée confuse régna quelques instants, chacun s’escrimant sur son plus proche ennemi. En une dizaine de minutes, les chasseurs étaient presque tous maîtrisés, liés au sol à l’aide des lanières de cuir ou tués. Les anciens prisonniers s’ébrouèrent, se demandant quelle bonne – ou mauvaise – fortune était la leur. Leurs libérateurs – ou nouveau geôlier, allez savoir – rassemblaient maintenant les chasseurs, les liaient les uns aux autres. Leur chef, qui n’était pas descendu de sa monture, donnait de brefs ordres. Les compagnons s’aperçurent que lui parlait français. Une fois tous rassemblés, les Compagnons se comptèrent du regard. Blandine fut la première à exprimer ce que chacun pensait :
Où est passé Jean Marc ?
Un des chasseurs, de ceux qui étaient en tête, l’avait saisi par le poignet en entendant siffler les flèches. Ni une, ni deux, il avait pris la poudre d’escampettes, traînant l’infortuné Yo-yo derrière lui, puis le jetant sur son épaule comme un vulgaire sac de patate pour aller plus vite. Un des loups le guidait. Le château était à moins de trois kilomètres ; moyennant une course rapide, il pouvait y arriver.
Le grand cheval blanc échoua à rattraper le fugitif.
Le cavalier rejoignit le groupe plus tard, avouant son échec. Entre temps, tous s’étaient mis en route, s’enfonçant dans la montagne, non en refaisant le chemin déjà parcouru, mais en se dirigeant droit vers la paroi. Une ouverture étroite, à peine visible derrière un sapin noir, leur laissa passage. Ils pénétrèrent dans la grotte, non sans appréhension. Devant eux quelques uns de leur curieux sauveurs allaient, torche en main. Derrière eux suivaient les prisonniers, enchaînés les uns aux autres, puis les cinq loups qui avaient survécus au combat, tenus comme en laisse par une longue lanière de cuir. Enfin venait le reste des étranges combattants.
Ces hommes étaient vêtus de tissus grossiers, tissés dans des fils de lin épais ou des cordages rêches. Leurs bottes étaient de cuir, fourrées à l’intérieur, ainsi que leur gilet. Leur ceinture était de cuir ouvragé, sombre, et sous la tunique grossière qui leur battait les mollets on voyait un pantalon de peau de loup bien tannée. Comme le cavalier, une capuche était rabaissée sur leurs yeux, mais on distinguait les visages sévères rongés par la barbe. Ils avaient tout l’air de sauvages sortis de leur forêt.
Le voyage souterrain ne dura qu’une dizaine de minutes. Ils furent rejoints à la sortie par le cavalier, qui mena par la suite la petite troupe.
Lui était habillé mieux que les autres. Ces vêtements étaient gris, mais finement tissés, et on voyait des fils d’argent ouvrager l’extrémité de ses manches et le bas de son pantalon. Une grande cape presque blanche était aussi tissée d’argent.
Ils se trouvaient sur le versant d’une colline accidentée à leur sortie. Les sapins et les frênes étaient sombres dans la soirée calme. Ils traversèrent un labyrinthe de pierre, qui ressemblait à un jeu de dé pour géant, puis un terrain plat entre les surplombs à pic, où poussaient de très hauts sapins entourant des mares noires. Le soleil allait se coucher quand ils atteignirent le village. Le temps s’était soudain fait moins lourd, et dans son au revoir le soleil brillait plus qu’il n’avait fait de toute la journée. Des nuages traînaient entre les sapins, alors qu’ils marchaient à flanc de coteau. La lumière était filtrée par les branches, et tombait en rayons autour d’eux. Une telle lumière aurait fait le bonheur d’un cinéaste. Les arbres s’espacèrent, et soudain ils se retrouvèrent marcher dans une sorte de clairière au relief accidenté, et ils longeaient en marchant des cabanes de berger en ruine, simples pans de murs en pierres rondes.
Isabelle @ juillet 14, 2008



