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Chapitre 39 - Bizuth et binouze

Le Portail des Royaumes

A midi trente, ils étaient tous attablés dans l’attente des portions de frites, des saucisses et des boissons.
- Je vois pas pourquoi je ne pourrais pas prendre une bière. Après tout, je n’ai qu’un an de moins que les plus jeunes du groupe, non ? Et puis c’est pas chic, vous en avez tous ! Aller Greg, permets- moi de prendre une bière et… Et je te porte le double toit pendant le reste de la journée ! Franchement, qu’est- ce que ça pourrait me faire… argumentait Jean Marc.
- C’est bien… Tu vas l’avoir, ta bière… Madame ! Finalement ça sera aussi une bière pour le petit !
Le petit tenta d’envoyer un coup de pied rageur vers le chef de l’expédition. Les boissons arrivèrent. On avait étendu les ponchos sur les sacs, à côté de la table. Les cheveux séchaient doucement. On se réchauffait un peu. Sur une autre tablée proche, des paysans buvaient leur verre de kir en jouant aux cartes. Quand les plats arrivèrent, Daniel se pencha vers Mathilde.

- Tu ne l’as pas trouvé sympa notre conducteur ?
- Franchement… Je n’en sais trop rien. Oui, il était sympa, et surtout bavard, mais… J’ai un peu l’impression qu’il n’aurait été que trop content qu’on aille dans ce coin…
- Bah ! C’est normal, il aime son pays !
- Oui… curieux quand même, qu’il nous parle de ce château ! Exactement ce qu’on cherchait, pas vrai ?
- De quoi vous parlez ? interrogeait Jean-Marc, assis à côté.
- Notre chauffeur… Il avait tout à fait l’air au courant de notre Quête !
- Ne dis pas ça, voyons ! C’était un hasard !
- Je ne suis pas convaincue.
Mathilde répéta l’histoire, entre deux tentatives de mastication. La compagnie s’était faite silencieuse.
- Ca ressemble à ce qu’on cherche, non ? demanda Daniel en conclusion.
Chacun avala sa bouchée avant de déclarer qu’on n’avait qu’à s’y rendre sur le champ, mis à part Sébastien qui contemplait les trois frites restantes dans son assiette. Il tombait des cordes dehors…
- De toute façon on ne peut pas partir comme ça alors qu’il pleut et qu’on ne sait pas encore combien de temps ça nous mettra. Daniel, sort la carte, on va se mettre sur la table d’à côté. Blandine, vient aussi, il faudra qu’on réfléchisse au ravitaillement.
- Et nous, on fait quoi ?
- Vous, vous sortez le tarot et vous recommandez des bières…

La carte étalée sur la table voisine ne contenait aucune information sur le château. En fait, les trois jeunes gens échouèrent même à le retrouver. Après dix minutes de recherches inefficaces, Grégoire se retourna vers la serveuse du bar.

- Excusez moi madame, vous savez si le château d’Eyldarac est loin à pied ?
La femme haussa des épaules, mais un des joueurs de cartes au kir appela Grégoire.
- Le château du Triangle ? Il n’est pas accessible à pied. Et de toute façon, on ne peut pas le visiter.
- Mais ça doit être assez impressionnant, vu d’extérieur, non ?
- Vous pouvez l’observer d’en face. Ou sinon, prenez par le Triangle. Seulement… Vous avez peu de chance de vous y retrouver !
- Avec une boussole…
- C’est un vrai dédale, une chatte y perdrait ses petits. Demande plutôt à Max…
Il indiquait du menton un des bonshommes, qui redressa sa casquette.
- Ils veulent voir l’Eyldarac.
- Qu’est ce que tu veux que je leur dise ? Bonne chance ?
- Pardon Monsieur, mais si vous connaissez vous pourriez simplement nous le situer sur la carte ?
- Il est pas sur vot’ carte ? M’étonne pas. Qui voudrait se perdre là bas ? Enfin… Vous voyez une ferme qui s’appelle Caveyrac ? Sur la route qui y mène il y a une ferme, disons, deux kilomètres plus loin. Continuez sur cette même route, vous passerez dans les gorges d’Eyldarac, et à la sortie vous devriez trouver une route montant, sur votre droite, barrée d’une grille fermée au cadenas. Et là, vous comprendrez que vous êtes venus pour rien.
- Il n’y a pas un autre chemin ?
- Vous pouvez passer par le Triangle. Mais je ne vous le conseillerais pas. J’ai fait ça une fois, dans ma jeunesse… A l’époque, c’était une sorte de mode chez les jeunes du coin, d’essayer d’atteindre le château… Maintenant bien sûr y’a plus de jeune, alors…
Il poussa un ricanement sinistre, et renfonça sa casquette.
- Qu’est ce qu’il a de dangereux, ce fameux Triangle ?
- Dangereux, je ne sais pas. Mais soit vous tournez dans le massif jusqu’à en devenir fou, soit vous tombez dans un trou, vous vous cassez la cheville et vous revenez en rampant…
- Mais vous, vous avez réussi ?
- J’ai VU le château, oui. En montant dans un arbre, au sommet d’une colline. J’ai voulu redescendre de ce côté, je pensais tomber dessus… et bien croyez moi si vous voulez, j’étais pourtant sûr de mon coup, mais quand je suis arrivé en bas je me suis retrouvé du côté de Caveyrac, à l’opposé de là où je voulais aller !

- J’ai bien fait de t’appeler l’autre soir, Dany… pour la boussole. On risque d’en avoir besoin…

Vers dix sept heures, l’averse se calma un peu. Le soleil n’était pas loin de percer. Les huit compagnons se levèrent d’un commun accord, décidant de quitter la ville pour trouver un coin où camper.
Ils quittaient la ville par groupe, le skin et « madame la cheftaine », comme disait Daniel, se chamaillant encore, sous un ciel qui semblait enfin clément. Le temps était pourtant frisquet. Mathilde et Daniel s’amusaient à enrouler leur chèche autour de leur tête à la mode touareg. Ils s’imaginaient déjà être des spahis en plein cœur de la sécheresse Saharienne, « sauf qu’il ferait plus chaud », et refusait à Jean-Marc de rentrer dans leur jeu parce qu’il n’avait pas de chèche.
- Vous avez fini de faire les gamins ?s’écriait Grégoire exaspéré, remontant d’un coup de main crâneur ses cheveux de chalouffe.
Les deux gamins se mirent à ricaner lorsque monsieur B.G. se vit aspergé par une camionnette qui passait à sa hauteur et freinait quelques mètres plus loin. La vitre se baissa à droite.
- Hep ! Les jeunes !
C’était le Max du café de cette après midi.
- Vous allez loin ce soir ? Je peux vous avancer, si vous voulez !
- Oh, en fait, on comptait juste trouver un endroit tranquille pour passer la nuit…
- Va cailler cette nuit les gosses… si vous avez pas l’odorat trop délicat, je vous proposerais bien de dormir au dessus de mes vaches, au moins y’a le chauffage central… Pis comme ça vous pourrez organiser votre expédition dans le Triangle !

Ils passèrent leur nuit dans le foin, réchauffés par les bêtes qui dormaient dans la grange en dessous. Jean Marc fut le premier réveillé. Il sommeilla un instant dans une chaleur si agréable qu’il se demanda s’il n’était pas retourné dans son lit, puis remarqua une araignée au dessus de lui, reposant au milieu d’une toile tissée entre deux poutres. Après avoir constaté que la bête était teinte d’un beau rouge, et que la pluie ne battait plus les tuiles comme la veille, lorsqu’ils s’étaient couchés, il se faufila hors de son duvet, s’habilla en vitesse, et se dirigea vers l’échelle qui menait à la grange. Les vaches meuglèrent un peu en le voyant passer ; la plupart d’entre elles étaient éveillées. En sortant du bâtiment, il croisa le fermier qui les avait logés.
- Bonjour mon gars ! Déjà debout ? Vous comptez sur un départ matinal ?
- Oui, je pense…
- Profitez de la météo… ça devrait tenir la semaine, en revanche il va faire froid. Surtout la nuit.
- Oh, on a même prévu le cas où il gèlerait !
- Bien… ça vous dit, un lait tiède ? Je vais pour une traite, à instant
- On peut vous aider ?
Max se mit à ricaner :
- Tu sais mon gars maintenant c’est tout avec des machines ! Mais vas chercher tes copains, ils verront bien…

Pendant ce temps, Sébastien et Daniel avaient ouvert les yeux. La journée promettait d’être plutôt meilleure que la précédente. Le temps n’était pas au beau, mais cela valait toujours mieux que les cordes de la veille ! Ils firent la route par les chemins de grande randonnée. Grégoire était d’avis de finir à pied, de façon à se faire moins remarquer. Et quand Grégoire proposait quelque chose, on se taisait.
- On pourrait aussi n’avancer que de nuit, et se cacher dans les fossés quand une voiture passe ? proposa Jean-Marc.
- Et se mettre du charbon sur la figure ? enchaîna Daniel, dont on ne pouvait dire si la proposition le tentait ou s’il se fichait de sa gueule.
- Tu veux te mettre du charbon sur la gueule ? Pourquoi faire ? ironisa Sébastien. T’en as pas besoin…
- Quoi, t’as un problème ? répliquait le jeune Noir, avant d’admettre que le geste n’aurait pas manqué d’humour.
Blandine foudroyait le skin du regard.
- Si t’embête Daniel…
- Quoi, t’es amoureuse ? rétorquait Séb, avant d’ajouter : je sais pas si t’as remarqué, mais je me laisse un peu pousser les cheveux, ces temps ci…
- Bon, taisez vous, vous êtes idiot.
Mathilde tentait de conclure une dispute de plus, le souffle court de la montée et les joues un peu rouges. « Vous êtes idiots », c’était l’expression favorite de Mathilde. Grégoire préférait un autre mot à « idiot ».
- T’as les joues rouges à cause de la montée ? glissait maintenant Séb à l’empêcheuse de tourner en rond. Je trouve que vous êtes très souvent ensemble, toi et Daniel… Tu veux des enfants café au lait ?
- Qu’est ce que tu as : tu es jaloux ? susurra Daniel à l’oreille de Séb, qui se tut immédiatement. Grégoire et Blandine partirent du coup dans un “discret” ricanement pendant que Mathilde, pivoine, faisait celle qui n’a rien entendu. Sébastien, quant à lui, ne pipa plus mot de la matinée, ce qui était un exploit.

Isabelle @ juillet 1, 2008

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