Chapite 37 - In Memoriam
L’atmosphère se détendait petit à petit, tandis que Grégoire distribuait les taches. Quand tout le monde eut reçu ses ordres de mission on bombarda Grégoire coordinateur en chef et on prit rendez vous pour le surlendemain dans l’objectif de commencer à réfléchir sur le trajet à suivre. On se sépara de meilleure humeur que l’on ne s’était retrouvé. L’action permettait d’oublier un moment la perte fatale du Chef des Pèlerins.
Yo-yo et Daniel se dirigèrent ensemble vers la bouche de métro derrière un petit square endormi. Il était dix heures passées, le quartier était plutôt calme. Ils avaient un peu discuté en sortant, ils avaient grillé une cigarette avec Mathilde qui s’attardait aussi. Les étoiles tapissaient la voûte céleste, comme par ces froides nuits d’hiver quand le gel donne à l’éclat des astres une brillance surnaturelle, au point que même l’étoile la moins lumineuse apparaît, bouleversant la carte du ciel qui devient étrange, emplie d’étoiles que l’on ne nomme pas et vide des constellations connues. Comment un tel ciel hivernal pouvait-il exister dans la tiédeur de cette soirée de printemps, à peine fraîche… Daniel fit remarquer la douceur qui s’était soudainement abattue sur la ville. L’été était aux portes de Paris enfin. Ou bien ce caprice du temps avait-il une autre signification ? Dans le square qu’ils contournaient une ombre passait entre les arbres et les buissons, traversant une pelouse sans un bruit. Yo-yo attrapa le coude de Daniel et les deux garçons s’arrêtèrent. La silhouette s’assit sur un banc. Un coup d’œil, et ils avancent lentement, franchissant la barrière basse qui sépare le bitume du gazon, se rapprochant du banc sur lequel se détachait une forme voûtée. Ils arrivèrent par derrière sans un bruit. Effondré sur un banc, Sébastien, Sébastien le dur, Sébastien le skinhead, Sébastien le silencieux était secoué de sanglots.
Yo-yo et Daniel se jetèrent un coup d’œil hésitant, saisit par la tentation de disparaître discrètement, de laisser leur compagnon à son chagrin. Mais ils restaient là comme figés, paralysés, et sous les étoiles qui tournaient se sentirent submergés à leur tour par la douleur qu’ils avaient voulu repousser. Seul le remord avait eu sa place dans le cœur de Yo-yo depuis qu’on l’avait retiré de l’eau le matin même. Maintenant dans la tiédeur immobile il lui semblait que le monde entier arrêtait son cours l’espace de quelques heures, rendant un dernier hommage à celui qui s’en était allé. La température s’était stabilisée dans un entre deux ni chaud ni froid, la ville se taisait et nul oiseau de nuit ne chantait, l’univers tout entier respectait une minute de silence de circonstance Mais une minute à l’échelle de l’univers, une minute qui durait une éternité de recueillement. Leur souffle se diluait dans l’air vide, et jamais comme avant ce soir ils n’avaient senti la planète tourner sous leurs pieds, suspendue dans l’espace, entourée d’étoiles… entourée d’étoiles qui l’accompagnaient dans sa course autour d’un univers infini… Comme dans un rêve ils se glissèrent aux côtés de Sébastien qui contemplait maintenant l’espace, et tout trois se perdirent au bout d’années lumière du fond desquelles les héros du passé les regardaient en silence, partageant avec eux l’affliction que le monde venait de subir… comme si les anges mêmes du paradis devaient se taire et baisser la tête, comme si leur peine était partagé par toutes créatures vivantes ou mortes, fantômes bêtes et pierres, vestiges du passé, vieilles ruines engloutis sous les océans. Le vent avait porté la nouvelle aux quatre coins de l’univers, et les trois garçons savaient qu’en ce moment même au Royaume de Galhaeg le Roi levait son verre à la mémoire du disparu, tandis que tous les habitants du Royaume se taisait pour entendre le ménestrel entonner une mélopée plaintive en l’honneur du jeune prince. Et ce sentiment de ne pas être seul avec leur peine, l’assurance qu’ils avaient d’être des milliers de créatures à se lamenter ce soir les apaisa curieusement, et la tiédeur les enveloppa d’une brume de fatigue. Ils sentirent leurs paupières lourdes tandis qu’un unique oiseau de nuit se lamentait dans une mélodie toujours changeante en un chant d’adieu. Une rosée précoce mouillait l’herbe devant eux, et le décor se mit à scintiller de milles gouttelettes accrochées aux brins d’herbes, au bourgeons tendres, aux toiles d’araignée, à la lumière argentée des astres, comme les innombrables larmes que les étoiles versaient sur le monde, créant ainsi un décor féerique, endeuillant la nature en l’habillant de gris, de noir et d’argent. Il n’y avait pas de lune dans le ciel sans voile. L’oiseau chantait toujours son lent requiem. Plus loin dans la ville, Mathilde et Grégoire entendaient le même oiseau chanter dans une ruelle dont les lampadaires étaient éteints. La ville était privée de son éclairage artificiel, et tout ceux qui se trouvaient dans les rues à ce moment levèrent les yeux dans un même élan instinctif vers la lumière surnaturelle qui tombait des astres.
Quand enfin les trois garçons se relevèrent d’un même mouvement, s’apprêtant à rejoindre leur demeure, la nuit avait déjà fort avancé son cours. Ils quittèrent le jardin sans mot dire.
L’oiseau s’était envolé vers d’autres cieux mais les étoiles pleuraient encore.
***
Le vent soufflait sur sa joue droite et déportait ses cheveux sur la gauche. Il se tenait droit sans faire un geste face au grand portail doré. Autour, la brume s’élevait. Ce qu’on pouvait distinguer du paysage se résumait à une lande déserte. Seul se tenaient, comme en haut d’une colline qui pouvait aussi bien être le bout du monde et qui semblait révéler la rotondité de la Terre, le portail doré, qui n’était soutenu par aucun mur, et le jeune homme dans un face à face immobile. La brume se déplaçait au rythme du vent, et une minute pouvait contenir une éternité.
Il soufflait à ses oreilles, ce vent qui faisait voler ses cheveux, mais il n’en avait cure. Il était là depuis ce qui lui semblait être des siècles, mais il ne s’en inquiétait pas outre mesure.
Enfin, alors que la lumière baissait, un bruit se fit entendre. Un craquement résonna, et le portail grinça en s’ouvrant lentement. La lumière brillait derrière. Le jeune homme ne bougeait toujours pas. La luminosité devint insoutenable, et pourtant il ne clignait pas des yeux. Son regard devenait plus brillant comme il reflétait le jour devant lui. On commença à distinguer une forme dans la lumière blanche. Quelqu’un s’avançait derrière le portail. Ce fut le moment que choisit le jeune homme pour sortir de son immobilité de statue. Il tomba à genoux lentement et porta la main à ses yeux. La forme pendant ce temps était devenue plus distincte comme elle s’approchait. Bientôt elle ne fut plus qu’un enfant d’une dizaine d’année vêtu d’une tunique blanche qui posait une main sur l’épaule du jeune homme.
- Es-tu déjà fatigué du Royaume d’en bas pour venir chercher le repos ici ?
Sans relever la tête l’autre répondit :
- Je suis un éternel exilé, comme nous tous ici bas. Mais j’ai encore beaucoup à faire… Non, je ne viens pas encore chercher le repos.
- C’est une bonne chose, car je ne te l’aurai pas accordé… Pas encore. Redresse la tête et dis moi quelle est ta quête, voyageur dans un univers désolé !
- Je viens chercher de l’aide, car la quête que vous m’avez confiée pour le salut des miens n’arrivera pas à son terme sans qu’une grande bataille n’ait eu lieu, et je n’ai pas d’armée.
L’homme et l’enfant se faisaient face dans la lande déserte et plus rien ne bougeait. Le vent sifflait toujours et rabattait les nuages, mais déjà il tournait. Il semblait à présent sortir du portail d’or, de la lumière même qui ne faiblissait pas. Puis il tourna encore pour siffler dans l’oreille gauche maintenant de l’homme.
- Entends-tu le vent ?
- Je l’entends.
- Ecoute le toujours si tu veux garder espoir. Tu as frappé à la bonne porte… Fais ce que tu peux. Dresse les voiles… et je ferais souffler le vent. Vas, maintenant, et vois: ils ont besoin de toi…
L’homme regarda un instant dans le visage de l’enfant avant de répondre.
- Je vois. Adieu !
L’enfant sourit.
- Au revoir Tinnù. Tu étais étoile morte, te voilà maintenant crépuscule, crépuscule pour ton peuple, pour que l’étoile brille à nouveau et que brille l’espoir . Mais ne crains pas la nuit ! C’est à tes ennemis qu’elle sera fatale. Au revoir ! Une étoile guidera tes pas jusqu’au bout du chemin qui mène au Royaume auquel tu appartiens. Les loups vont hurler, mais de peur !
L’enfant recula, laissant seul l’homme. Lentement le portail se referma. Bientôt l’homme reprit sa position initiale, et plus rien d’autre que les nuages ne bougea dans la lande, comme si rien ne s’était passé. Mais l’homme souriait à présent. Il s’enveloppa dans sa cape et repartit dans la direction opposée. Bientôt on ne le vit plus dans le brouillard.
Pendant ce temps, les loups s’étaient rassemblés dans les gorges de Caveyrac, à quelques cinq cents mètres de la grange ou les pèlerins avaient élu domicile pour cette nuit. Le temps était à la pluie, mais la température baissait à vue d’oeil. L’imposteur surveillait le rassemblement. Il avait hâte d’en finir… Le chef de la meute poussa un seul et court hurlement. La meute qui grognait et jappait fit silence aussitôt. Même la pluie cessa son tapement incessant sur les branches mortes des arbres. Quelques flocons tourbillonnèrent dans le silence nouveau. Un oiseau de nuit survola les gorges menaçantes et s’éloigna vers l’est, planant au dessus du bois et des quelques champs qui séparaient les gorges de la grange. Dans la petite maison à côté, la dernière lumière venait de s’éteindre. N’importe quel spectateur étranger à la scène aurait compris que ces bêtes n’étaient pas des amis, et c’était justement la scène dont Tinnù venait d’être témoin, du haut de sa lande, bien loin d’ici, à travers une déchirure du brouillard. Et son coeur se serra de savoir qu’il n’arriverait pas à temps.
Isabelle @ juin 23, 2008






