Chapitre 36 - Le Puy-en-Velay
Je me tournais vers lui un peu inquiet.
- Je regrette, mais je ne parle pas votre langue.
- Qui es-tu ?
- Je suis un ami de madame Sano.
- Qui est madame Sano ?
Il parlait lentement, en articulant bien chaque syllabe, comme s’il n’avait dit mot depuis des années. Ou peut-être parlait-il mal notre langue, je ne sais pas.
- Je pensais que vous sauriez… c’est l’humaine qui a été envoyée pour se joindre à la Quête…
- Personne n’a été envoyé. Elle a été accompagnée par quelqu’un qui l’attendait et que j’avais prévenu de sa venue.
- Le prince Morgal…
- Pourquoi veux-tu me voir ?
- On a chargé madame Sano de vous retrouver !
- Ah vraiment… le Roi de Galaeg j’imagine ?
- Oui.
- Il aimerait bien m’avoir près de lui en ce moment… mais ce n’est plus possible. Je ne reviendrais plus là-bas. Je vais rester ici jusqu’à la fin maintenant, et la fin est proche…
Le silence s’établie. Les tisons chantaient, et quelque part dans les bois un oiseau de nuit leur répondait.
- En fait je n’attendais plus que toi.
- Vous m’attendiez ?
- Oui, toi… ou quelqu’un d’autre… peu importe…
- Pourquoi ?
- Ne serait-ce pas plutôt à toi de me dire ce que tu cherches ?
- Vous devriez le deviner… je voudrais savoir ce que vous savez au sujet du Joyau. Comprenez bien que moi-même je ne cherche rien… Je me suis trouvé embarqué dans cette aventure sans l’avoir vraiment souhaité, et la seule chose que je désire c’est accomplir ce pour quoi on m’a envoyé.
- Ce que je sais… ce que je sais…
Le silence revint, brisé par le craquement dans lequel une bûche se brisa dans un jaillissement d’étincelles.
- Je sais beaucoup et peu à la fois… Longtemps j’ai suivi la trace de celle que l’on appelle la Disparue. Depuis son départ en fait, je n’ai cessé de la traquer. Mais jamais je n’ai transmis ce savoir aux elfes. Et jamais ils ne doivent apprendre ce que je sais.
Il me contempla sévèrement et je ne comprenais plus.
- Comprend petit, le Joyau ne doit pas revenir aux elfes.
- Mais… il leur appartient ?
- Il ne peut appartenir qu’à un seul être. Un être incorruptible et surtout quelqu’un qui en aura l’utilité. Les elfes sont peut-être incorruptibles, encore qu’il y a eu de sinistres trahisons même dans leurs rangs. Mais surtout, ils n’ont plus l’usage d’un tel trésor. Ils ne le partagent pas et la seule conséquence de ce Joyau, de cette espérance éternelle a été leur attardement dans ce bas lieu. Leur temps est fini depuis des âges, ils auraient du partir à leur tour il y a bien longtemps. Et ils l’auraient fait, s’ils n’avaient eu à charge le Joyau.
- Mais c’est une bonne chose… qu’ils soient restés si longtemps… sans eux l’espérance aurait disparu… c’est grâce à eux sans doute s’il perdure encore ici un peu de rêve et de magie… les rencontrer, les trop rares fois où cela arrive, est toujours merveilleux pour nous les Hommes…
- L’espérance serait simplement passée dans d’autres mains. Ce qui n’est pas le cas. Quant au rêve et à la magie dont tu me parles, ce ne sont plus que les ombres d’un temps oublié et enterré sous le poids de la science et de votre arrogance. Un fugitif souvenir que l’on nomme légende, et ceux qui ont l’audace de croire encore sont des fous. Ils se sont attardés ici dans un monde qui ne leur appartenait plus et sur lequel ils n’avaient plus aucune emprise. Quelle espérance évoques-tu ? Celle de croire encore que les contes de ton enfance ont une part de réalité ?
- Ils ont une part de réalité !
- Oui… reprit-il plus doucement. Ils ont une part de réalité. Mais ce n’est pas le savoir qui te fera grandir.
- Alors selon vous il faudrait oublier les elfes et leurs légendes ?
- Non… mais laisse donc les légendes aux légendes. Tu devras les laisser se perdre pour que le monde puisse regagner l’espoir.
- Alors si le Joyau ne doit pas revenir aux elfes… pourquoi ont-ils confié à madame Sano la mission de vous retrouver ?
- Elle se l’est confiée d’elle-même.
- Et quel est le rôle de Morgal ?
- Tu seras sans nul doute appelé à en savoir plus sur Morgal. Fais preuve de patience… tout vient en son temps. Il viendra sans que tu l’attendes, disparaîtra quand vous aurez besoin de lui et reviendra contre tout espoir. »
- Répète ! bondit Grégoire
- Il viendra sans que je l’attende, disparaîtra quand nous aurons besoin de lui et reviendra contre tout espoir.
- Contre tout espoir !
- Grégoire… Il est mort.
- On peut quand même l’espérer ! C’est un elfe que diable !
- Si on peut encore espérer son retour alors c’est en pure perte.
- Bon, nous en discuterons plus tard ! Reprend, Yo-yo.
« Je l’ai alors questionné sur le Joyau en lui-même.
- Que savez vous alors que vous ne voulez pas révéler aux elfes ?
- J’ai suivi la trace de la Disparue jusqu’à un certain point où tout se perd. Je sais qu’elle est partie comme une voleuse dans la nuit, et voleuse elle était car elle n’a pas emporté avec elle que le Joyau. Je sais qu’elle n’était pas seule, qu’elle a rencontré un humain qu’elle connaissait de longue date avec lequel elle est partie vivre après sa fuite. J’ai retrouvé certains des bijoux qu’elle a vendus il y a une quinzaine d’année, avant de disparaître totalement de la circulation. Elle les avait liquidés dans une boutique de Saint Etienne. Après, plus rien. Mais je sais aussi autre chose… sur un dénommé Bauglir… c’est un homme riche est puissant, un homme respecté partout où il va… mais cet homme c’est le démon petit. Il le cherche lui aussi, il le cherche… et il me cherche également, puisqu’il sait que je connais son existence… j’ai commis le tort de me dévoiler devant lui. Mais je n’étais pas en mesure de lui résister, et j’ai du prendre le fuite…
- Qui est-ce ?
- Il est celui que j’ai cherché avec autant d’acharnement que le Joyau. Il est un homme influent, à l’époque où j’ai pu le rencontrer c’était un homme d’Etat puissant…
- Lequel ? Quel poste occupait-il ?
- Je ne saurais t’en dire plus, à mon grand regret. Le combat était trop violent… je ne me souviens plus…
Il maintenait ses yeux fermés sans mot dire et je n’osais briser le silence. J’observais avec inquiétude les traits tirés de son visage ridé et fatigué. Un vieillard, c’est un vieillard que j’avais devant moi, un homme au crépuscule de sa vie, qui gardait le dos voûté portant le poids des années avec le fatalisme de son âge. Quand il reprit ce fut avec une voix changée, emplie de lassitude et d’amertume.
- Il me cherche depuis… c’est la raison pour laquelle je me cache ici, comme un rat dans un trou… profitant de mes dernières années sur terre pour prendre le repos et le calme dans la méditation que je n’ai jamais pu réellement profiter… J’espère qu’entre ces murs je saurais distinguer les indices que je ne peux lire pour décrypter un peu de ce qui vous serait utile pour affronter le futur…
Notre entretien c’est achevé là, et je n’ai pas eu l’occasion de le revoir jusqu’à son départ en prison. Il s’est éloigné dans la nuit, s’évanouissant dans l’ombre, comme il était venu. Mais je peux encore revoir le vieux visage ridé sous la toile brune du capuchon…
Je n’ai transmis qu’à madame Sano ce que j’avais appris ce soir là, et madame Sano n’en a averti que Morgal. Je ne m’explique toujours pas qu’ils soient venus l’arrêter quelques jours plus tard. Et c’est là que tout a commencé à mal tourner. Nous avons appris à la télévision qu’un moine avait été rattrapé par la justice plus de vingt ans après ses méfaits. Une sombre histoire de pédophilie, ridicule, parce qu’il y a vingt ans il était bien loin d’ici… Il y a eu un procès et tout… Et madame Sano a agi de façon très imprudente. Elle était persuadée qu’il s’agissait d’un malentendu, d’une erreur judiciaire. Elle s’est acharnée à le défendre, lui trouvant les meilleurs avocats… Elle a réussi à obtenir une entrevue privée, lors de laquelle nous étions seuls tous les trois. C’est la dernière fois que nous l’avons vu. Il était effondré sur sa chaise, on aurait dit qu’il était vieux de plusieurs siècles, ce qui était d’ailleurs probablement le cas… Le regard hagard, perdu dans un autre monde qu’il s’apprêtait à rejoindre… Nous n’avons pas pu tenir une discussion intelligente avec lui. La moitié du temps il souriait en haussant des épaules à nos questions. Mais au moment de partir il s’est levé comme pour nous accompagner, et nous a répété… cette fameuse prophétie… Il nous a enfin enjoint de ne plus se préoccuper de son sort.
- Mais on m’a fait jurer de me mettre à votre service ! gémit madame Sano.
- Je vous libère de votre service, mais pas de votre parole. Gardez l’esprit fixé sur la Quête. Votre rôle est crucial même si vous en doutez, jusqu’au dernier moment.
Sa mort a rendu madame Sano folle d’une rage que rien ne pouvait contenir. Elle a voulu intenter un procès contre l’Etat, elle n’en a jamais eu le temps. J’étais là, je me souviens quand ils sont venus la prendre… il y a quelques mois, au début de l’Avent. Elle m’a appelé, elle avait reçu d’étranges coups de téléphone, elle craignait pour elle-même. Et puis elle m’a demandé de venir un matin, très tôt, il n’était pas six heures. Les parents dormaient encore, par chance la sonnerie n’avait réveillé que moi. Elle me disait qu’il y avait des gens qui frappaient à sa porte. Quand je suis arrivé, tout était déjà fini. J’ai demandé ce qui se passait, me faisant passer pour un voisin… Elle était assise hébétée dans une ambulance, visiblement droguée. Il y avait des infirmiers dans l’appartement, qui avaient aligné des bouteilles de whisky sur la table basse du salon. Il parait qu’elle était alcoolique, qu’elle devenait folle, je ne sais quoi… Qu’elle pouvait même être dangereuse… Certains de ses amis ont indiqué qu’elle était persuadée que sa maison était hantée, et qu’elle devenait paranoïaque au point d’avoir toujours une arme sur elle. L’arme en effet était posée près des bouteilles, j’ai regardé le flingue sous toutes ses coutures croyez moi, au cas où il aurait été factice. Certains pistolets à billes tromperaient n’importe qui. Mais j’ai bien vu qu’il était chargé, et pas avec des billes, vous pouvez m’en croire. J’ai à peine pu lui adresser la parole avant qu’ils ne l’emmènent, et elle m’a supplié de mener à bien pour elle la mission qu’elle ne pouvait plus accomplir… J’ai écrit depuis mais reçoit-elle seulement mes lettres ? Voilà, tout ce que je peux vous dire de cette histoire incroyable… »
- Pense-tu qu’elle était vraiment folle ?
- Cela n’aurait eu rien de surprenant : elle était vraiment très originale. Personnellement je n’ai jamais fait la connaissance du fantôme…
- Mais il y avait vraiment un fantôme ?
- Je dois avouer qu’elle y croyait. Mais après tout… …il y a bien des elfes…
- Serait-il possible qu’on l’ait rendue folle pour se débarrasser d’elle ?
- Ou qu’on l’ait faite passer pour telle !
- J’y ai pensé figurez-vous, et c’est ce que croyait Morgal. Savez vous quel était le nom du ministre de la justice garde des sceaux au moment de la condamnation du vieux mage ?
Les regards se fixèrent sur Yo-Yo.
- Bauglir bien sur. Il n’est ministre de l’éducation que depuis le remaniement ministériel de février.
- Bien sur. Fallait s’en douter.
- Il est derrière tout ça alors.
- Cela signifie que nous devons être très prudent à partir de maintenant. J’espère seulement qu’il n’est pas au courant de notre existence !
- Il doit jubiler, il a vaincu son ennemi…
- Alors que décide t-on ?
- Je croyais que c’était acquis, s’exclama Daniel. Je pensais qu’on était tous d’accord !
- Pour ?
- Pour aller dans la région du Puy retrouver trace de la Disparue ! Nous sommes plus avancé que Bauglir puisque nous savons à peu près quel est son profil… Lui cherche une femme seule, c’est bien cela ? Nous nous sommes sur la piste d’un couple aisé, ayant un enfant de surcroît, le petit gars qu’avait rencontré le vieux du pèlerinnage de Chartres, lequel a lui-même peut-être des descendants ! Le couple tenait probablement à rester discret… Ils se sont sûrement installés dans un endroit un peu inaccessible, mais d’où ils pouvaient fuir en cas de besoin… Il y a du relief dans cette région, les places fortes ne doivent pas manquer ! Et nous avons pour finir la description du château !
Tout le monde regardait maintenant Daniel, qui se surprenait lui-même de son éloquence.
La voix de Grégoire se détacha dans la pièce sombre.
- Le profil doit en effet correspondre… Que faites vous cet été ?
- Bah, moi je pensais à un petit raid dans le massif central, l’informa Mathilde.
- Tiens c’est amusant, j’avais la même idée, renchérit Christian.
- Du côté du Puy, ça peut-être sympa, continua Claire.
Isabelle @ juin 19, 2008






