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Chapitre 34 - l’heure la plus froide est juste avant l’aube

Le Portail des Royaumes

Commença alors pour Yo-yo la nuit la plus longue son l’existence. Le ciel se voila alors qu’ils discutaient tout les deux de ce qu’ils avaient appris.
- Il est plus avancé que je ne le pensais. Si c’est lui qui a fait interner madame Sano…
- J’avais l’impression qu’il se vantait.
- Vraiment ? Et bien tu vois, je pense avoir bien fait de t’emmener. Un regard extérieur est plus utile que le témoignage d’un combattant.
- Pourtant j’ai moins d’expérience que toi…
- Mais pas moins de sagesse… Hélas.
- Tu ne pouvais pas prévoir…
- On peut toujours prévoir. Mais ma faute n’est pas là : j’avais prévu… mais j’ai fait preuve d’une trop grande présomption. Je n’étais pas à la hauteur d’un tel affrontement.
- J’ai pourtant eu l’impression que c’est toi qui avais le dessus… Il nous a dit beaucoup de choses, et nous pouvons en deviner beaucoup !
- Oui… Mais qu’a t-il appris de nous ?
- Rien d’utile, après tout, nous étions moins avancés que lui !

Xavier avait décidé de se rendre à l’unique café du bourg où on l’avait débarqué. Il attendait depuis plus d’une heure, avait cherché à joindre leur portable, mais Morgal ne répondait pas. “Ah, les stagiaires !” Il les maudissait dans son for intérieur. Mais dans le café pas plus que sur le petit port, personne ne put l’informer. Pas vu, pas vu : c’était comme si les deux jeunes gens n’étaient pas revenus ici après avoir quitté l’île. Et pourtant, ils l’avaient bien quitté, cette foutue île de malheur ! Le ministre l’en avait assuré quand il avait pu se débarrasser de l’appel inopportun.
Il ressortit du café vraiment inquiet : Que faisaient les deux zouaves ? Etaient-ils restés en mer ? La nuit était tombée, et il se voyait déjà faire appel aux secours en mer pour récupérer les deux disparus. “Tout à l’heure, il sera peut-être trop tard”, se dit il, et il se saisit de son portable pour alerter les gardes cotes.
- Vous vous inquiétez peut-être pour rien… s’entendit-il dire.
- Ecoutez, on les a vu partir et pas revenir. La nuit est tombée et ils ne connaissent rien à la mer !
-Bon… depuis combien de temps sont-ils partis ?
- Maintenant ? Bien deux heures ! Oui, au moins deux heures.
- Et ils auraient dû arriver quand ?
- Mais presque tout de suite ! C’est un canot à moteur, il ne faut pas un quart d’heure pour faire la traversée !
- Ils étaient accompagnés ?
- C’est ça que je ne comprends pas… On m’a dit que oui, et j’ai essayé d’avoir des précisions mais chaque fois que j’appelais ça sonnait occupé.
- Où étaient-ils précisément ?
- Nous étions chez le ministre de l’éducation…
- Sur l’île ?
- Oui. Il m’a dit les avoir fait raccompagner à terre.
- Nous allons le contacter. Ou êtes vous actuellement ?
- En face de l’île, juste devant le café.
- Ok. Nous allons vous demander de bien vouloir vous rendre au poste d’où nous pourrons mieux suivre la situation. Vous avez un moyen de transport ?
- C’est bon, j’arrive.

Un épais brouillard flottait sur la mer à présent. Yo-yo se fatiguait de devoir nager. L’eau était froide, et il avait tendance à sommeiller, mais chaque fois qu’il s’endormait, il buvait la tasse. Jusqu’à présent cela avait suffit à le réveiller.
- Morgal ? demanda t-il en grelottant.
- Oui…
- Quelle heure penses-tu qu’il est ?
- Il ne doit pas être encore deux heures.
- Si tard ?
- Nous sommes restés tard chez le Tyran, même si tu ne t’en es pas rendu compte.
- Tu crois que quelqu’un va nous retrouver ici ?
- Je ne sais pas. Demain matin, quand il fera clair… Il y a du passage par ici… Il faut espérer, Yo-yo. Il faut espérer tant que l’on peut…
- Demain matin… Mais je suis déjà si fatigué !
- Cela fait deux heures qu’on est dans le jus. Encore au moins quatre ou cinq à passer… Courage petit frère.
- Crois-tu qu’il atteindra le Joyau avant nous ?
- Prie Dieu que non.
- Mais s’il l’obtient ?
- Alors prie pour obtenir la force de te battre sans espoir.
- Peut-être ne serons-nous même pas vivant pour le savoir.
Le gamin grelottait toujours autant.
- Tu es transi de froid… Il faudrait que nous nagions un peu plus vigoureusement…
- Pour aller où ? On ne voit rien. Et puis, je suis trop fatigué.
Morgal regarda son cadet avec inquiétude. Lui-même était épuisé, mais il pensait pouvoir tenir pour lui même peut-être assez longtemps pour que les secours arrivent… Peut-être. Mais Yo-yo était blanc comme un linge et coulait à chaque instant Il avait du mal à tenir les yeux ouverts. C’est vrai que cette mer était glaciale, on n’était qu’au mois d’avril ! Et ce brouillard qui les enrobait d’une moiteur froide… Morgal réalisa soudain que Yo-yo ne tiendrait sûrement pas jusqu’à l’arrivée de secours hypothétiques. Chaque vague était une menace pour lui. La bouée glissait, ils ne parvenaient plus à y rester accrochés en même temps. Il passa un bras autour du gosse qui était agité de tremblements incontrôlables dus tant au froid qu’à la fatigue. Des mots incompréhensibles glissaient entre ses lèvres. Au bout d’un certain moment Morgal comprit qu’il priait. Ils passèrent encore une heure dans cet état. Chaque fois que Yo-yo menaçait de s’endormir, Morgal lui envoyait une gifle.
- Pas de ça, petit frère ! Si tu t’endors, on ne te réveillera plus.
Il faisait preuve d’un bel optimisme quand il parlait au gamin, s’essayant même à sourire, mais lui-même commençait à ressentir la terrible fatigue de son combat contre le Tyran et de la longue nuit qui n’en finissait pas. Ses jambes lui faisaient mal, ses pieds s’engourdissaient et son dos ainsi que son bras étaient douloureux de l’effort effectué pour soutenir le petit. Il était plus de trois heures quand un petit vent vigoureux se leva. Les vagues s’accentuèrent, de petites vagues méchantes et irrégulières. Morgal commença à entrevoir qu’ils pourraient fort bien y rester tous les deux. Il serra les dents. S’il était seul, peut-être pourrait-il s’en sortir, nageant pour son propre compte, faisant la planche pour se reposer… Sa race craignait moins le froid que l’espèce humaine. Mais il se sentait épuisé comme jamais il ne l’avait été auparavant. Une fois de plus il réveilla Yo-yo.
- Il faut que tu restes éveillé, sinon je vais m’endormir aussi et on aura l’air fin quand on nourrira les poissons…
- Et si personne ne nous trouve ?
- Tu as peur ?
- Oui. Je sais que je ne devrais pas…
- On en est tous réduit là… La perspective ne m’enchante guère non plus.
- Mais toi, tu ne mourras pas… T’es immortel…
- Que sais-tu de l’immortalité ? Je suis un semi elfe, j’aurai le choix quand viendra l’heure. Mais même les elfes ne sont pas à l’abri d’une blessure ou d’un chagrin mortel.
- Ne meurs pas, qu’est ce qu’on fera sans toi ?
Le sourire de Morgal s’effaça dans un grelottement qu’il ne pu réprimer.
- Ma parole, moi aussi je m’y mets ! plaisanta t-il. Mais il n’en menait pas large.

Même prier maintenant il n’en avait plus la force. Il grelottait et il s’essoufflait dans le même temps. Il fut étonné de sentir un point de côté, puis un autre. De temps en temps devant ses yeux passaient des nuages de petites étoiles. Le sang battait dans ses oreilles, et un sourd bourdonnement résonnait parfois. Le petit s’était rendu compte qu’il s’épuisait à le soutenir, et il s’efforçait maintenant de nager, mais Morgal ne disait rien. L’aube allait pointer, mais ils l’ignoraient tout deux. Morgal but la tasse. Yo-yo, inquiet, s’éloigna de lui tout en le maintenant par les bras.
- Ca va… c’est rien, je ne l’avais pas sentie venir celle là.
- Tu es crevé.
- Yo-yo, écoute… S’il arrive malheur à l’un de nous deux, il faut vraiment que l’autre tienne, tienne à tout prix. Il faut transmettre les renseignements. C’est capital, tu me comprends ?
Et soudain l’aube survint. Les nuages se levèrent et s’étiolèrent, les étoiles réapparurent et une lueur rouge grandit à l’est. Ils virent alors que le courant les avait déporté très loin à l’ouest. Une vague de désespoir submergea Morgal. Il serra les dents. Il ne sentait plus même ses jambes bouger. A côté de lui Yo-yo était blême, les lèvres bleuies par le froid mordant. Ils désiraient de toutes leurs dernières forces le timide soleil d’avril. Mais un vent plus violent se leva et les vagues se firent plus grosses. Des bourrasques se succédaient maintenant. Une vague plus forte que les autres envoya Yo-yo visiter pour un court temps le royaume des méduses. Quand il refit surface, suffoquant, il se réjouit tout d’abord de ne pas avoir coulé à pic. Mais soudain sa gorge se serra. Il avait perdu de vue Morgal. Il voulu appeler, mais une boule grossissait qui l’empêchait d’émettre un son. Il tourna, nagea un peu, puis quand il pu se contrôler il cria, mais nulle réponse ne vint que le bruit de la vague et le cri d’un oiseau solitaire. Le désespoir l’envahit alors. Pourquoi tenir, ils ne parviendraient jamais à achever la Quête maintenant que Morgal avait disparu!
Et soudain il lui revint en mémoire une phrase terrible : Le bateau coulera et les loups hurleront. Il ignorait tout des loups, mais le bateau avait coulé. Et il ne douta pas qu’une part de la prophétie au moins s’était accomplie. Comment parvint-il à tenir les quelques heures qui suivirent, il n’en garda aucun souvenir. Les larmes ne pouvaient couler, et un vent de panique soufflait en lui. Il voyait du sommet des vagues la mer désespéramment vide, et la solitude et l’immensité du monde étaient effrayantes. Il était seul, petite tête émergeant de l’étendue infinie d’eau, grelottant et mourant de fatigue, et c’est ainsi que l’hélicoptère le découvrit peu de temps après le lever du soleil, alors que le cousin, ayant alerté les secours sitôt qu’il lui était apparu clairement que ses deux compagnons n’avaient jamais débarqué sur le continent, avait perdu espoir. On le tira de la sauce, on l’enveloppa dans une couverture, et on le dirigea immédiatement vers un hôpital. Mais lui, sans pouvoir fermer l’oeil à présent, pleurait toutes les larmes de son corps, comme si toute l’eau salée avalée pendant la nuit se devait de ressortir. C’est qu’il venait de comprendre comment il arrive que les plus faibles survivent.

Une bouée flottait au gré des vagues…

Isabelle @ juin 12, 2008

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