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L’euro entre en zone de turbulences, par Ludovic Ligregin

Economie et social, UE, UE/euro, UE/institutions

L’euro “fête” cette année son sixième anniversaire. C’est jeune, et pourtant se profilent déjà à l’horizon des situations inextricables. Jusqu’ici, depuis sa création le 1er janvier 1999 et son entrée dans les porte-monnaies début 2002, la monnaie unique européenne n’avait pas connu de problèmes majeurs. Si ce n’est un petit affaiblissement en 2001, la croissance économique dans les pays européens (boostée par la dynamique des grands pays dits émergents et des Etats-Unis) avait relégué au second plan la problématique monétaire. Tous voyaient alors leurs chômages baisser, les prix immobiliers exploser et l’inflation officielle être contenue. L’euro était loué pour son rôle stabilisateur. Mais aujourd’hui la diversité des économies des pays européens éclate au grand jour. Et l’inertie d’une monnaie unique créée de but en blanc va se faire de plus en plus pressante.

Au niveau du chômage, que dit la moyenne continentale ? Que le taux de sans-emplois s’établit à 7,2% au mois de décembre contre 7,8% un an plus tôt. Mais si en France le taux de chômage baisse de 7,4% sur un an, l’Espagne voit son nombre de chômeurs augmenter de 135 000 sur le seul quatrième trimestre de l’année dernière. Cette hausse – la plus forte depuis 2002 – s’explique par le retournement du marché immobilier ibérique et la faiblesse inattendue dans les services (49 000 destructions d’emploi). En Janvier, le taux de chômage espagnol augmente encore de 6,2%.
L’indice des directeurs d’achat dans le secteur manufacturier pour le mois de janvier fait également ressortir de fortes différences : il s’inscrit sous les 50 points en Allemagne et en Italie, signifiant une contraction à venir de l’activité, mais reste très positif en France (56,6 points). Pire, si l’inflation est relativement homogène, quelques fortes disparités existent, notamment chez les récents entrants et les pays d’Europe de l’Est appelés à intégrer la monnaie unique.
Le résultat d’une telle situation est simple. En Allemagne, la dynamique du marché du travail et l’accélération à la hausse des prix à la consommation pourraient conduire à un maintien, voire une hausse des taux d’intérêts directeurs. A l’inverse, l’Espagne – où la moitié des 80 000 agences immobilières ont déjà fait faillite – aurait sans doute besoin d’un assouplissement monétaire. Toutes proportions gardées, la Grande-Bretagne connaît également un retournement immobilier. Mais le pays a gardé sa monnaie (la livre sterling), et la Banque d’Angleterre vient à nouveau d’abaisser son taux d’intérêt directeur (à 5,25%).

Les gens se croient de plus en plus libres à mesure qu’ils sont de plus en plus contrôlés

Pour bien comprendre les problèmes auxquels va être confronté l’euro, il faut rappeler le rôle fondamental d’une banque centrale. Après quelques tentatives avortées durant la révolution française, ces institutions financières se sont développées tout au long du XIX ème siècle. Leur but ? Contrôler la masse monétaire d’un pays. Les banques centrales sont en fait des créations étatiques qui constituent une forme de collectivisme financier. Elles émettent des billet-papiers sans valeur. Ces derniers étaient jadis basés sur des réserves d’or, mais les banques centrales ont progressivement coupé ce lien. Notons au passage que ces institutions n’existaient pas au Moyen-Age ni à l’Antiquité. Nous sommes dans une étonnante époque, où les gens se croient de plus en plus libres à mesure qu’ils sont de plus en plus contrôlés.
Quoiqu’il en soit, si l’on joue le jeu de la Banque centrale, il ne faut pas tricher. A quoi sert une politique monétaire ? Elle est en fait l’un des deux piliers des politiques conjoncturelles mises en place par un Etat. A court terme, selon la situation économique, un gouvernement peut décider d’engager une politique de rigueur ou de relance. Les deux grands instruments de ces bidouillages économiques sont la politique budgétaire et l’arme monétaire. Pour la seconde, une baisse du taux d’intérêt directeur facilite le crédit à l’intérieur et déprécie la monnaie vis-à-vis de l’extérieur. La demande augmente alors, et les exportations accélèrent. Dans ce cas, la masse monétaire s’accroît et l’inflation apparaît. Une hausse des taux d’intérêts produira le phénomène inverse. Elle favorisera l’épargne des ménages.
Cette politique monétaire ne peut se faire qu’en accord avec la politique budgétaire de l’Etat.
C’est pourquoi tous les pays du monde ont leurs monnaies et mettent en musique les choix monétaires avec leurs politiques budgétaires. Ainsi, en Chine, le gouvernement ressert progressivement le crédit pour éviter une surchauffe de l’économie. Au Brésil la Banque Centrale laisse au contraire ses taux directeurs inchangés à 11,25%. Malgré une inflation supérieure aux attentes, le Mexique a également laissé ses taux inchangés en raison de la faiblesse économique de son voisin états-unien. A l’inverse la banque centrale turque a récemment baissé son taux d’intérêt directeur à 15,5% pour soutenir la croissance. Différence des situations, divergence des politiques.

Les pays européens font également ressortir une importante diversité économique et financière. Pire, les politiques budgétaires sont nationales. L’Union Européenne n’a pas encore trouvé le moyen de les unifier…C’est pourquoi l’euro apparaît de plus en plus comme un boulet pour l’Europe. Comme le rappelait récemment Patrick Louis, la monnaie unique est d’abord une création idéologique avant d’être un véritable instrument de politique monétaire. Pour remédier à cette situation, il semble que Bruxelles ait décidé d’accélérer le pas de l’unification politique forcée. Au risque de devenir tyrannique…

Ludovic Ligregin (article publié dans L’Indépendance et sur e-deo)

Ambroise @ mars 5, 2008

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